Tribune Libre
09:59 27 juillet 2021 | mise à jour le: 27 juillet 2021 à 09:59 Temps de lecture: 6 minutes

Plaidoyer pour l’arbre

Plaidoyer pour l’arbre
Photo: Photo Métro Média

L’attrait du développement cache la forêt des alternatives à l’abattage

Des abattages aux quatre coins de la Ville de Québec ont soulevé l’indignation des citoyens. Ce sentiment est légitime : aucune justification publique n’a été donnée avant les événements qui ont provoqué la désolation. On me dira que chaque cas est différent et qu’il est délicat de se prononcer, mais le résultat, en contexte de changements climatiques, est partout le même. Il semble ainsi que nos arbres puissent être abattus en absence d’acceptabilité sociale; il s’agit pourtant d’actions irréparables qui conduisent à dégrader le patrimoine naturel commun.

La facilité déconcertante avec laquelle on fait abattre autant d’arbres s’explique peut-être par la réglementation ou, parfois, par l’omission d’appliquer celle-ci. Ces coupes sont le résultat de requêtes autorisées en vertu d’une analyse qui conclut que l’arbre, malheureusement, est un «obstacle» à la bonne marche de nos affaires. Il sera toujours plus simple d’éliminer un arbre que d’essayer de le protéger. C’est de la myopie, mais qu’en est-il de la règlementation?

La Vision de l’arbre : des grandes orientations à la règlementation

La Vision de l’arbre (2015-2025) proposait cinq objectifs rassurants en débutant par l’idée d’«Adapter les pratiques de conception et de planification pour accroitre et protéger davantage la forêt urbaine». Cet objectif, aussi louable soit-il, devrait conduire à l’obligation de rendre publique, avant tout mandat pouvant mener à la coupe d’un arbre, l’analyse qui le justifie. Si le troisième objectif est «d’ajuster la réglementation municipale en vue de favoriser le maintien et le développement de la forêt urbaine», un tel «ajustement» est devenu nécessaire.

Les règles qui prévalent ont d’abord été consignées au Plan directeur des milieux naturels et de la forêt urbaine. Elles furent intégrées au RVQ 1400 en 2009. L’article 701, qui décrit les mesures de protection des arbres en milieu urbain, précise que l’abattage n’est autorisé que dans certaines circonstances. «Sous réserve […], l’abattage d’un arbre est autorisé [quand]:

1° l’arbre est mort, dangereux, dépérissant; 2° il est infecté [insecte, maladie] et l’abattage est la seule pratique pour éviter la transmission du problème; 3° l’arbre constitue un obstacle à la construction, l’opération ou l’entretien d’un réseau d’infrastructures ou d’utilités publiques; 4° il constitue un obstacle à la réalisation d’un aménagement, d’une construction ou de travaux autorisés et il n’y a pas de solution alternative; 5° il représente une nuisance pour la croissance et le bien-être d’arbres voisins; 6° l’arbre est un frêne.» (Nous abrégeons et soulignons.)

Si les alinéas 1, 2, 5 et 6 sont évidents, il n’en va pas ainsi des 3 et 4 qui favorisent peut-être l’abattage au détriment de la préservation, et cela bien qu’il existe toujours une alternative, comme de refuser un projet. La croyance selon laquelle l’arbre s’avère être un «obstacle» au développement ou à l’utilité publique me paraît désuète, et cela d’autant plus si l’on fait la promotion du «développement durable» comme la Ville de Québec le fait depuis peu.

La notion d’infrastructure naturelle : solution au recul de la canopée

Nous savons que les arbres et les boisés participent à un réseau d’infrastructures naturelles (IN) qui favorisent la santé publique et offrent des services écologiques. La valeur monétaire des IN est considérable. À partir de cette notion, bien connue depuis le sommet organisé par la Fondation Suzuki en 2016, on doit revoir notre vision de l’arbre. En effet, si l’arbre procure des services en qualité d’IN, on ne peut plus l’abattre sous prétexte qu’il serait un «obstacle» aux infrastructures publiques, puisqu’il joue le même rôle que ce que l’on cherche à protéger.

Pour déboiser le site de la Maison des aînés, on a allégué que la majorité des arbres étaient malades, mais l’analyse rendue publique a montré le contraire. On y a vu des «obstacles» car, selon un raisonnement tordu, les arbres étaient situés sur l’emprise du projet. Pour élargir le boul. Hochelaga, afin de ne pas nuire aux voitures en vue des travaux pour le tramway, on a conclu à la nécessité d’abattre 84 arbres dans un îlot de chaleur près d’une polyvalente. À la falaise du Cap-Blanc, on n’a pas trouvé d’alternative au saccage de 560 arbres et du paysage. Si c’est de «l’écoblanchiment que d’affirmer que des plantations compenseront la perte d’arbres matures», selon Cyril Frazao de Nature Québec, qui s’étonnera que la canopée recule ?

À ce propos, on apprenait en juin que la Vision de l’Arbre n’a pas encore donné les résultats escomptés. Notre Ville s’était donné pour objectif d’accroître l’indice de canopée de 3%, pour atteindre 35% d’ici 2025. Cinq ans après la mise en place de la Vision, alors que le périmètre d’urbanisation a été agrandi, le couvert arboré a perdu 1%, reculant à 31%.

D’autres villes élaborent des alternatives à l’abattage

Comme les Villes de Gatineau et de Laval ont récemment rectifié leur approche, il semble que la Ville de Québec, selon le troisième objectif de sa Vision de l’arbre, pourrait s’en inspirer. À Gatineau, après avoir concédé tous les frênes à l’agrile, on a ajouté de nouvelles règles pour mieux protéger la forêt urbaine. En voici quatre : 1° exiger des documents supplémentaires pour justifier l’abattage; 2° hausser le tarif du permis d’abattage comme moyen dissuasif; 3° limiter les zones où l’abattage est permis pour la construction et 4° exiger que tout arbre sur un terrain soit conservé et entretenu. À Laval, après une coupe sévère dans un boisé urbain et le tollé qui s’en est suivi, les élus, dans un rare moment d’unanimité, ont décidé d’interdite l’abattage massif en revoyant la réglementation.

La Ville veut justement avoir l’avis des citoyens au sujet de l’attachement à la forêt urbaine. Après les abattages controversés rapportés par les médias, alors que nous avons perdu la bataille contre l’agrile du frêne, sommes-nous enfin prêts à reconnaître la valeur inestimable de la forêt urbaine, ce patrimoine naturel commun qui agit à la manière d’une infrastructure naturelle consolidant notre Stratégie de développement durable ? Poser la question…

 

Daniel Desroches, Québec

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