Tribune Libre
16:02 9 juillet 2020 | mise à jour le: 9 juillet 2020 à 16:04 temps de lecture: 4 minutes

La futilité d’une adresse

La futilité d’une adresse

Les gens semblent vouloir fuir les centres urbains. Le marché immobilier des régions surchauffe, autant au Québec qu’ailleurs. À Toronto, la demande pour des chalets au nord de la Ville-Reine explose. Deux raisons principales semblent à l’origine de cette mutation. D’une part, la pandémie a forcé certaines personnes à redéfinir l’importance de l’espace qui les entoure et de leur proximité avec les autres au quotidien. Être encabané en ville pendant trois mois fait réfléchir. L’autre variable déterminante à surveiller réside dans l’émergence du télétravail. Pour le secteur agroalimentaire, la volonté de travailler davantage de la maison risque de changer bien des choses.

Il y a moins de six mois, la majorité des travailleurs et employeurs au Canada boudaient le télétravail. Aujourd’hui, selon un récent sondage d’Angus Reid, la majorité des Canadiens envisagent maintenant de travailler à la maison régulièrement. Autrement dit, le lieu de votre résidence personnelle importe de moins en moins sur votre choix de carrière. En effet, un employé à la maison dépense beaucoup moins au restaurant. Pour les employeurs aussi puisque les repas d’affaires, réunions d’équipe autour d’un café et dîners-conférences deviendront décidément moins fréquents. Le télétravail a le potentiel de bouleverser l’industrie et le parc immobilier au service de l’industrie agroalimentaire.

« Les consommateurs semblent vouloir fuir les centres urbains principalement pour profiter des grands espaces, et ce, grâce au télétravail qui devient une option envisageable pour plusieurs. Cette mouvance vers les régions forcera le secteur agroalimentaire à s’ajuster. »

En restauration, le secteur vit déjà une période de grand bouleversement. Certaines estimations pour 2020 prévoient que le secteur du service alimentaire générera à peine 40 % des revenus réalisés en 2019. Plus de 25 % des restaurants au Canada qui ont fermé en mars n’ouvriront jamais, selon Restaurants Canada. Ceci représente environ 24 000 des 97 000 restaurants au Canada, un chiffre ahurissant, et ce chiffre augmentera sûrement.

Avec le télétravail, le secteur alimentaire va devoir se réajuster et s’établir davantage en région. La régionalisation de l’offre deviendra vraisemblablement la norme, un peu comme on le voit en Europe. Avec cette proximité avec les régions, les agriculteurs, transformateurs et autres peuvent rêver à la restauration en campagne. Par le passé, les petits restaurants campagnards carburaient avec une clientèle locale et loyale, mais réussissaient aussi à attirer une clientèle urbaine en même temps. Les franchises pourraient se tisser une place en région, mais la standardisation des menus et de l’expérience ne sera peut-être plus un critère de choix, comme avant la COVID-19. Les grandes chaînes connues devront se différencier, autrement. Les applications par téléphone et la livraison peuvent aider, mais avec les distances, une difficulté s’ajoute.

Pour le commerce de détail, on s’attend à des fermetures de magasins afin d’économiser des frais de gestion et dans le but de réorienter l’offre vers la cybernétique. L’achat en ligne deviendra plus important. Il y a donc trop de magasins sur le marché et trop de choix. Pour aider à leur survie, les mesures de performance pour les distributeurs devront changer et ces derniers miseront davantage sur l’efficience, la salubrité et la santé publique, plutôt que sur les marques et la présence de marché. Le nombre de magasins deviendra peu à peu un facteur tout à fait secondaire.

Étrangement, malgré le chaos économique causé par la pandémie, le prix des maisons dans la majorité des grandes régions urbaines a légèrement augmenté par rapport à la même période l’an dernier. Bien que les prévisions sur les impacts immobiliers causés par la COVID-19 restent floues, tout porte à croire que la richesse du parc immobilier bouge à peine, principalement à cause des bas taux d’intérêt rendant pratiquement gratuit l’emprunt d’argent depuis plusieurs années. Certes, une bonne nouvelle pour les ménages canadiens, mais les prix risquent d’augmenter davantage en région. La campagne aura donc la cote et la filière agroalimentaire devra suivre.

 

Dr. Sylvain Charlebois, professeur titulaire, directeur principal, Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire, Université Dalhousie

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