Tribune Libre
15:28 10 juin 2020 | mise à jour le: 10 juin 2020 à 15:32 temps de lecture: 4 minutes

D’égal à égal

D’égal à égal

Certains enjeux de société sont comme votre chauffe-eau : ils réclament de l’attention depuis des années mais, submergés par le bouillonnement de la vie quotidienne, la tâche s’échoue au bas de notre liste, jusqu’au moment fatidique où, les pieds dans l’eau, le problème « devient » urgent.  C’est ainsi que, récemment, l’épicène a provoqué quelques remous autour du genre, et que le racisme a carrément refait surface.

Si cela ne se produit qu’au pire moment -après tout la laveuse ne rend pas l’âme entre deux brassées-, c’est que nous devons alors renoncer au privilège de les ignorer, de vaquer au trépidant train-train auquel ils contribuent d’ordinaire. Cette fois, cependant, force est d’admettre qu’il ne s’agit pas d’enflure verbale, car le contexte pandémique et le ras-le bol généralisé qui lui colle à la peau tendent la toile de fond comme jamais.

Malheureusement, il y a dans le paradigme sociétal actuel un problème plombant les solutions. En effet, quand vient le temps de régler des inégalités, qu’elles soient dues à la couleur ou au genre, l’attitude de propriétaire de la maison reproduit le schéma même que l’on cherche à enrayer. La main tendue des institutions décideuses, à hégémonie blanche et masculine, rappelle de facto que le terrain où sera logée l’entente leur appartient, qu’ils cèderont de la place.  S’ils ne font évidemment pas l’annonce des mesures en revêtant la cagoule blanche, il ne faut pas croire que le détail échappe aux bienheureux destinataires de leurs largesses.  C’est tout le côté insidieux de l’inégalité systémique, qui irrite des cibles déjà prédisposées. Le fait que certaines salves les atteignant puissent résulter d’un tir involontaire n’apaise pas ; il souligne au contraire l’ampleur de la tâche, embourbée dans une double ignorance : on a bien vu le genou de l’agent, mais les bras du système sont plus discrets.

Dans ce contexte, la discrimination positive, les quotas, ainsi que la parité pour les apparences contribuent certes à déplacer le curseur, mais ne sont pas la voie menant à une véritable solution.  Tout ce qui équivaut à « faire une place » part de la mauvaise place et est ultimement voué à l’échec.  La barre de protéines est salvatrice pour qui meure de faim, cela n’en fait pas pour autant un régime équilibré.

Par ailleurs, la réciproque agace elle aussi. C’est ce qui explique, selon moi, l’indigestion du genou au sol de Colin Kaepernick : il s’agissait d’une initiative, du #metoo d’une minorité prenant sa part de contrôle de l’enjeu.  Les riches propriétaires de la NFL lui ont opposé un refus global concerté, afin de lyncher sa carrière, et ainsi décourager tous ceux qui auraient voulu emprunter cette voie dangereuse. Ce faisant, ils ont agi comme tous les propriétaires d’esclaves de l’époque, au moment de mater une révolte. Pire encore, le président, champion du marché, allergique à l’ingérence de l’état, a choisi d’intervenir pour empeser la gravité du geste.

Peu d’espoir émanerait de négociations de paix se tenant sur le territoire à l’origine d’un conflit, de même résoudre le caractère systémique à même le système paraît floué.  Il y a là matière à un dialogue de sourds qui, s’il ne constitue pas à proprement parler le cœur du problème, contribue néanmoins à le faire perdurer.

Si nous savons que le résultat final est une véritable égalité, si l’intention réelle n’est pas de sauver les apparences, de se blanchir, alors il faut commencer par la fin ; trouver le moyen de poser l’égalité avant même de discuter, afin que la victime se sente chez elle, plutôt qu’invitée chez le maître. Cet élément devrait résonner au Québec, par sympathie.

Nous saurons que la mission est accomplie lorsque nous cesserons de célébrer la nomination d’une femme, d’un noir ou du représentant d’une minorité, pour plutôt vanter les mérites de la personne.  Cela risque de demander du temps si l’on s’y prend bien, et l’éternité sinon.

 

François Bégin, Québec

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Commentaires 1

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  • Denis Beaulé

    Beau texte.