Tribune Libre
12:31 21 avril 2020 | mise à jour le: 21 avril 2020 à 12:31 temps de lecture: 5 minutes

La fin du 38 %

La fin du 38 %

Les gens cuisinent à fond de train ces temps-ci. D’ailleurs, en faisant une marche dans nos quartiers respectifs, ça sent bon ! Des effluves et des odeurs délicieuses nous parviennent d’un peu partout. Confinement oblige, nous devons retourner à nos fourneaux, nous n’avons pas vraiment le choix.

Pendant que les gens désertent les restaurants, ils font la popote, et cela laissera sans contredit un héritage culinaire. D’après un sondage d’Angus Reid publié la semaine dernière, 62 % des Canadiens souhaitent cuisiner davantage une fois la pandémie terminée. Après la pandémie, il y a de fortes chances que nous n’atteindrons pas cet énorme pourcentage de 62 %, mais nos habitudes ne reviendront plus comme avant non plus, du moins, pas pour les prochaines années.

Depuis longtemps, nous suivions le mode de vie des nomades et des voyageurs constamment en transit. Nos habitudes alimentaires ont dû s’adapter à notre rythme de fou. La plupart d’entre nous possédaient un domicile fixe, une maison ou un appartement où l’on habitait, mais de nombreuses activités sociales, divers sports, passe-temps et voyages nous éloignaient souvent de notre domicile. Maintenant, avec le confinement lié à la COVID-19, nous n’avons plus qu’une adresse et nous y vivons, une première expérience pour plusieurs. Notre sédentarisation collective est arrivée soudainement, même très brusquement.

«D’après un récent sondage d’Angus Reid, 62 % des Canadiens souhaitent cuisiner davantage une fois la pandémie terminée. De plus, 56 % envisagent de recevoir la famille et les amis plus souvent à la maison, une fois le confinement passé. Possiblement qu’un autre scénario va se dérouler lorsque nous reviendrons à une certaine normalité, mais les choses ne seront certainement plus pareilles. Avant la COVID-19, nous dépensions en moyenne 38 % de notre budget alimentaire en restauration. Peu probable que nous retrouvions ce niveau-là de sitôt.»

L’ère du nomade sédentaire arrive parmi nous. Jusqu’à tout récemment, nous dépensions en moyenne 38 % de notre budget en restauration, en achetant de la nourriture préparée par quelqu’un d’autre. Notre cuisine se retrouvait continuellement en sous-traitance. D’ailleurs, selon les calculs de l’Université Dalhousie, nous aurions pu atteindre le cap du 50/50 d’ici 2032. La moitié de notre budget consacré à la nourriture consommée à l’extérieur de notre ménage. Avant la crise, les Américains dépensaient 52 % de leur budget en restauration. Pratiquement du jour au lendemain, tout a changé. Notre statut se définit dorénavant comme un nomade sédentaire.

Difficile de voir comment nous arriverons à dépenser 38 % de notre budget en restauration d’ici la fin de l’année 2020. Un jour, nous y parviendrons, mais la grande question reste à savoir quand. Plusieurs personnes commandent toujours de leurs restaurants favoris, soit pour une livraison à domicile ou pour le comptoir à apporter. Mais les 90 milliards de ventes par année qui profitaient au secteur de la restauration ont fondu comme neige au soleil. Le secteur arrive à peine à générer 10 à 15 % de ses recettes habituelles. Une réelle catastrophe.

Entre la restauration et le commerce de détail alimentaire, on constate une grande différence. Nous consommons différemment chez nous, bien évidemment. À la maison, on sert moins de homards, de côtelettes, de pommes de terre frites, de champignons, mais on utilise plus de farine, de levure, d’œufs, de sucre, bref des ingrédients pour créer des mets chez nous. L’industrie vit un grand bouleversement historique.

Du jour au lendemain, la vie sans restaurant peut s’avérer normale pour certains, mais drôlement bizarre pour la majorité d’entre nous, habitués à des solutions rapides, sans effort qui ont bon goût. Hélas, plusieurs restaurateurs indépendants qui ne jouissent pas d’un réseau de soutien financier et logistique important ne survivront pas à cette crise. Une grande partie de l’innovation culinaire émanait pourtant de ces restaurants.

Bien entendu, chaque jour où nous cuisinons, nous épargnons tous de l’argent. En passant plus de temps à la maison, nous devenons peu à peu de meilleurs gestionnaires d’inventaire alimentaire. En visitant l’épicerie, nous avons une meilleure connaissance du contenu de nos frigos et de l’argent dépensé. Toutes ces pratiques nous amènent à épargner. Dans un marché où l’inflation alimentaire pourrait bien dépasser 4 % cette année, les consommateurs doivent porter une attention particulière aux dépenses faites au supermarché.

L’après-COVID nous fera vivre différemment, du moins pour plusieurs d’entre nous qui nous sommes sédentarisés. Avant la COVID, plusieurs se réunissaient au restaurant pour des réunions, des rencontres entre amis et avec la famille. Selon le même sondage d’Angus Reid de la semaine dernière, 56 % des Canadiens envisagent de recevoir les amis et la famille plus souvent à la maison après la crise. Bien sûr, lorsque les balades et voyages reviendront possibles, les restaurants retrouveront sans aucun doute leur affluence coutumière. Nous restons des bêtes sociales. Mais depuis cinq semaines, nous nous attardons à comprendre nos limites et possibilités en cuisine. Un sentiment réconfortant lorsque l’on reçoit. Cela constitue tout de même une belle richesse à léguer à la prochaine génération.

Au fil du temps, on a longtemps considéré la cuisine comme le cœur de la maison, il nous fallait une crise pour nous le rappeler.

 

Dr. Sylvain Charlebois, professeur titulaire, directeur principal, Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire, Université Dalhousie

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