10:06 18 avril 2022 | mise à jour le: 18 avril 2022 à 10:36 Temps de lecture: 6 minutes

Normal de vivre un deuil à la fin d’une série télé?

Normal de vivre un deuil à la fin d’une série télé?
Photo: iStock/BenAkibaAppelé le «syndrome de la dépression post-série», le phénomène est documenté.

Quelle émotion avez-vous ressentie au terme d’une série marquante comme Radio Enfer, Un gars, une fille, Dans une galaxie près de chez vous ou plus récemment District 31? Si la réponse est une gigantesque vague de nostalgie, une sensation de perte ou de vide, voire carrément un deuil, vous n’êtes pas seul.e.s.

Le psychologue Marc-André Dufour explique qu’il est parfaitement normal de vivre une sorte de deuil lorsqu’une émission de télévision qu’on affectionne tout particulièrement prend fin. Même s’il n’est pas comparable au deuil d’un être cher, ce phénomène a été documenté par des spécialistes qui l’ont baptisé le «syndrome de la dépression post-série», souligne la professeure à l’École des médias de l’UQAM Stéfany Boisvert.

Et ce sentiment de perte s’avère d’autant plus intense lorsqu’il s’agit de quotidiennes qui donnent rendez-vous presque chaque jour aux téléspectateur.trice.s durant des années.

«Lorsqu’on la suit assidûment, une série occupe une part importante de notre vie d’un point de vue quantitatif et qualitatif. On y accorde beaucoup de temps et elle nous accompagne dans notre quotidien. Et, souvent dans une série, on nous propose une vie plus excitante, remplie de rebondissements. Donc, on nous propose une vision de la vie beaucoup plus captivante que notre quotidien avec le travail, les tâches ménagères et familiales», poursuit Mme Boisvert.

Stéfany Boisvert

L’attachement réel à un personnage fictif

Tout cela fait en sorte qu’on peut développer un réel attachement aux personnages, au récit et à l’univers qui, eux, sont fictifs, indiquent les expert.e.s.

«Le contact répété qu’on avec des personnages – ça a été documenté – contribue à créer chez beaucoup de personnes l’impression qu’on développe une relation de proximité, une relation presque amicale ou un sentiment de connexion et d’appartenance avec ceux-ci, explique Stéfany Boisvert. […] Il y a des personnages avec qui on passe plus de temps qu’avec nos proches!»

Ne plus pouvoir revoir un.e protagoniste chéri.e peut donc être synonyme de deuil pour certaines personnes. C’est notamment le cas des coanimatrices du podcast Un peu de crime dans ton café, Audrey Boutin et Catherine Côté, deux consommatrices aguerries de télévision québécoise.

Et plus on s’identifie à un personnage, plus le sentiment de perte est grand, font-elles valoir. «Ça dépend vraiment de ton rapport à l’émission de télé. Il y a des gens qui vont avoir tendance à s’identifier à ce qu’ils regardent, donc ça devient émotif. Ce n’est pas juste du divertissement où tu es détaché: tu as l’impression d’être impliquée dans le destin des personnages», pense Catherine, qui faisait cela déjà plus jeune avec la littérature.

Audrey Boutin et Catherine Côté

Audrey confie qu’elle a eu à vivre un certain deuil après la mort de l’enquêteur Stéphane «Poupou» Pouliot dans District 31. «Sur le coup, j’ai ressenti comme un gros vide en dedans de moi et j’ai réalisé que c’était la première fois que je ressentais quelque chose d’aussi intense pour un personnage qui est décédé», dit celle qui mentionne s’être reconnue dans le policier joué par Sébastien Delorme.

D’ailleurs, le psychologue Marc-André Dufour se rappelle combien les fans de la quotidienne ont fortement réagi à la disparition de leur bien-aimé Poupou. «Ça frôlait la tragédie nationale!», s’exclame-t-il.

Que les émotions soient provoquées par un personnage de fiction ou une vraie personne, notre cerveau, lui, ressent les émotions.

Marc-André Dufour, psychologue

L’annonce de la mort de Stéphane Pouliot à ses collègues du District 31

Un rituel collectif

Au-delà de la production télévisuelle, il y a aussi la dimension collective du visionnement d’une série qui peut amplifier le sentiment de deuil vécu par un.e fan, ajoute Stéfany Boisvert. «Une bonne partie du plaisir que les gens retirent du fait de suivre une série télé qui est très longue, c’est de pouvoir en parler, que ça devienne central dans leurs interactions sociales et dans leurs discussions avec leurs proches», affirme-t-elle.

La fin d’une série signifie donc aussi la perte d’une expérience agréable, voire gratifiante, qui permet de faciliter la socialisation.

Stéfany Boisvert, professeure à l’UQAM

Même son de cloche du côté du psy Marc-André Dufour. «Ce n’est pas seulement la série, c’est tout le rituel qui entoure ça. Il y a des gens qui l’écoutent en couple ou en famille, fait-il valoir. Il y a quand même plusieurs centaines de milliers de personnes qui s’installent en même temps en avant du petit écran pour écouter une série.»

Mais ce rituel peut même exister pour les personnes qui la visionnent en différé, comme c’est le cas pour Audrey Boutin et Catherine Côté avec District 31. «C’était vraiment ma série le matin. Quand je faisais mon café, je mettais un épisode», mentionne Audrey.

Une seconde vie

Pour sa part, Catherine Côté a l’impression qu’elle n’a pas besoin de vivre de deuil maintenant qu’il existe des plateformes, comme Tou.tv, permettant de visionner de nouveau des saisons complètes d’émissions maintenant terminées. «À un moment donné, je vais arriver à la fin, mais si ça me tente, je peux recommencer du début, se réjouit-elle. Je suis totalement libre!»

Catherine Côté et Audrey Boutin ont d’ailleurs récemment revisionné des productions québécoises comme Dans une galaxie près de chez vous ou Les Invincibles. Avec cette option à portée de main – ou de clic –, il y a la possibilité de donner une «seconde vie» à certaines séries, estime Marc-André Dufour.

Au sujet de la fin de District 31, reste à voir si les nouveautés qui remplaceront la quotidienne après six saisons seront à la hauteur des attentes. «On verra comment les gens vont compléter leur deuil. Est-ce qu’ils vont rembarquer dans une nouvelle série ou ils vont continuer à dire que District 31 est irremplaçable?», s’interroge M. Dufour.

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