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Le 400e de l’Ordre de Bon Temps

Un brin d'histoire avec la Société historique de Québec

Publié le 13 avril 2008
Pour lutter contre la mauvaise humeur propice, croyait-on, au scorbut, on instaura l'Ordre de bon Temps et institutionnalisa le plaisir en Nouvelle-France.

Comme on le sait, les premiers colons en Acadie (et plus tard à Québec) avaient à juste titre la hantise du scorbut, ce « mal de terre » dévastateur qui, à l’hiver 1604-1605, avait réduit de moitié la population de l’île Sainte-Croix et presque d’autant celle de Port-Royal l’hiver suivant. Curieusement, le remède assez efficace révélé à Jacques Cartier par le chef Donnacona en 1536, l’annedda, restait inconnu des premiers habitants français d’Acadie (et de Québec).

Marc Lescarbot avait observé que cette maladie grave était causée par un « déséquilibre des humeurs provoqué par l’air vicié de l’Habitation, la sédentarité, l’alimentation inadaptée (viandes et poissons salés, rances ou enfumés) et la rigueur de l’hiver; toutes choses qui engendraient un sang grossier et mélancolique. »

Le boute-en-train qu’il était ajoute qu’il n’y avait pas de place en Nouvelle-France pour « les esprits chagrins, les grognons et les fainéants. » Lui-même donna l’exemple en improvisant une pièce de théâtre, Le Théâtre de Neptune, qu’il fit jouer sur les flots de Port-Royal afin de célébrer le retour du sieur de Poutrincourt, le 14 novembre 1606, après une longue expédition infructueuse sur les côtes de l’actuelle Nouvelle-Angleterre.

Initiative salutaire de Champlain

L’allégresse impromptue engendrée par ce spectacle rédigé en alexandrins, rien de moins, allait se poursuivre avec la mise en place, dès décembre 1606, de l’Ordre de Bon Temps, cette fois grâce aux vertus de la bonne chère et de la bonne humeur. L’idée revient à Champlain, comme il l’écrit lui-même, soucieux de lutter contre le fléau du scorbut et la dépression. L’Ordre était tout simplement une sorte de confrérie informelle de « compagnons » liés par l’obligation de préparer à tour de rôle, une fois toutes les deux semaines, un repas « gastronomique » pour les convives de la table du sieur de Poutrincourt, c’est-à-dire les quelques nobles et cadres de la colonie, probablement une quinzaine en tout . L’objectif de l’Ordre était non seulement de maintenir la santé et le moral de chacun malgré les menaces d’un monde inconnu mais également, comme l’indique l’historien Éric Thierry, de « souder l’élite de la colonie autour de son chef et d’éviter les mutineries ».

Quelques jours avant l’événement tant attendu, celui qui, parmi les « compagnons » de l’Ordre, était désigné pour agir, à son tour, comme maître d’hôtel « allait à la chasse et à la pêche et apportait quelque chose de rare outre ce qui était de [leur] ordinaire », écrit Champlain. Ainsi, on trouvait au menu du gibier comme de l’orignal, du chevreuil, du chat sauvage, du castor, de l’ours, du lièvre et de l’esturgeon (et peut-être du caviar…). Chacun faisait preuve d’imagination pour la composition du menu, qui comprenait plus de services qu’à l’accoutumée. Les cuisiniers rivalisaient de finesse pour que tout soit « aussi bien que ce qui est en rôtisserie de la rue aux Ours à Paris. »

L’animateur-prédicateur Lescarbot

Les mets bien décorés, présentés dans les plus beaux plats de service apportés de France, étaient portés à la grande table dans un cortège mené par le maître d’hôtel du jour, suivi des « compagnons » vêtus de leur tenue d’apparat. Le maître d’hôtel portait au cou l’insigne de l’Ordre, un long collier décoratif « de plus de quatre écus », retenant un taste-vin de grande valeur. À table, les préséances et le protocole étaient respectés et les bonnes manières, honorées. Au cours de l’interminable repas, accompagné de musique, de nombreux toasts étaient proposés et les meilleurs vins devaient s’harmoniser le plus parfaitement possible avec les mets. Lescarbot animait la fête de quelques « gaillardises » de son cru, comme il le dit.

Ce bon vivant doublé d’un fervent catholique était chargé, en l’absence de prêtre à Port-Royal en 1606, de maintenir un minimum de dévotion et de prédication (une Bible l’avait accompagné en Nouvelle-France). Rien d’étonnant qu’il compare l’Ordre de Bon Temps aux noces de Cana et le maître d’hôtel à l’« Architrictinus » de la Bible. Une fois bien rassasiés, les convives rendaient grâces à Dieu et le maître d’hôtel passait le collier de l’Ordre au cou de son successeur et lui remettait le sceptre d’office, en buvant à sa santé. Tout un spectacle évocateur de la cour si lointaine.

Les banquets de l’Ordre se déroulaient habituellement en présence d’observateurs autochtones, des Souriquois du voisinage, une vingtaine d’hommes, de femmes et d’enfants, tous assis par terre autour de la table. On leur « baillait » du pain français, fort apprécié des visiteurs. Leur chef, Membertou, lui, était toujours l’invité d’honneur à la table de Poutrincourt (dont il se considérait l’égal, une relation que le commandant respectait en parfait diplomate). On sait qu’une bonne entente avec les Amérindiens de la région régnait à Port-Royal; l’Ordre de Bon Temps y était sans doute pour quelque chose.

Au printemps de 1607, Champlain pouvait noter dans son journal : « Nous passâmes cest iver fort joyeusement et fîmes bonne chère, par le moyen de l’Ordre de Bon Temps que j’y établie, que chacun trouva utile pour la santé et plus profitable que toutes sortes de médecines dont ont eût pu user. »

Rêve évanoui

À la fin de l’hiver 1606-1607, on ne déplorait que sept victimes sur une quarantaine d’hommes au total, et aucune, semble-t-il, parmi les « compagnons » de l’Ordre de Bon Temps. On venait de prouver qu’une colonie de Français pouvait survivre au rude hiver acadien. Le rêve colonial caressé par Dugua de Mons, le sieur de Poutrincourt, Lescarbot, Champlain et Louis Hébert, entre autres, semblait réalisable. Hélas! le rêve s’évanouit le 24 mai 1607 lorsqu’une barque, venue de Canseau , apporta à Poutrincourt une lettre du lieutenant général en Acadie, Pierre Dugua de Mons, qui lui annonçait la révocation imminente, six ans avant terme, de son monopole du commerce des pelleteries, seul moyen à l’époque de financer une colonie française en Amérique. Les marchands rivaux basques, malouins, hollandais et le duc de Sully avaient eu gain de cause auprès d’Henri IV contre le huguenot de Mons. En conséquence, Port-Royal, colonie déjà prometteuse, sera inévitablement fermée le 11 août 1607 (pour rouvrir de 1610 à 1613).

Fort heureusement, à peine cinq mois plus tard, le sieur de Mons, ce persévérant colonisateur, obtiendra du roi, le 7 janvier 1608, le renouvellement, mais pour un an seulement, de son monopole commercial, ce qui lui permettra d’envoyer son lieutenant Champlain fonder Québec, le 3 juillet 1608. Celui-ci n’y fera pas revivre l’Ordre de Bon Temps, probablement parce qu’il n’y avait pas à Québec une petite « cour » de gentilhommes, comme à Port-Royal.

Ordre commémoré de nos jours

Ce qui est considéré en quelque sorte comme le plus ancien club social en Amérique fut ressuscité en 1927, à titre commémoratif, par un groupe de notables d’Annapolis Royal, anciennement Port-Royal. Ils se réunissent entre hommes généralement une fois par mois autour d’une table bien garnie et arrosée, suivant le cérémonial original de 1606. D’autres associations de l’Ordre de Bon Temps existent au Canada, entre autres à Calgary. En 1946, un Ordre aurait été créé au Québec par Roger Varin, et Gaston Miron en aurait été membre. Par ailleurs, depuis une quarantaine d’années, la province de la Nouvelle-Écosse remet à des invités de marque et aux touristes (ayant séjourné plus de trois jours) une sorte de certificat honorifique de membre de l’Ordre de Bon Temps (Order of Good Cheer). * (Collaboration spéciale Jean-Yves Grenon)