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Aux origines du quartier Limoilou : la seigneurie Notre-Dame-des-Anges

Un brin d'histoire avec… la Société historique de Québec

Publié le 14 septembre 2008
Une vue du ruisseau Lairet au début de l'aménagement urbain dans Limoilou.

Apprenant dès leur arrivée que les trafiquants d’eau-de-vie de la colonie les voyaient d’un mauvais œil et que ceux-ci comptaient même les voir repartir aussitôt pour la France, les Jésuites se réfugièrent prudemment dans le modeste couvent des Récollets, d’où ces derniers menaient déjà leur lutte contre ce fléau de la vente d’eau-de-vie aux Indiens en échange de fourrures. À vrai dire, ce lieu, assez éloigné de la bourgade qu’était alors Québec, n’était pas propre à faciliter la mission pour laquelle ces religieux avaient tout quitté, mais, par contre, il était ceci d’avantageux qu’il les mettait à l’abri des persécutions des marchands d’alcool rapaces, avides de gains rapides, et qui les regardaient comme des ennemis bien assez puissants pour menacer leur monopole. Car, l’époque moderne n’a pas inventé les capitalistes, loin de là!

Ces peu respectables compères, animés par la seule idée de faire de l’argent sur le dos des autochtones, étaient absolument incapables d’imaginer la raison pour laquelle des hommes en chair et en os comme eux avaient tout abandonné en France - patrie, parents, amis – pour venir vivre sur une terre aussi rude et lointaine que la Nouvelle-France et n’avoir qu’un idéal : le salut des âmes ! L’abnégation, le dévouement, le sacrifice étaient des horizons fermés pour ces sordides employés de compagnies profiteuses…

Puis les Jésuites bâtirent leur propre maison au confluent de la rivière Saint-Charles et du ruisseau Lairet, à l’endroit même où Jacques Cartier avait érigé, en 1535, un fort, à l’endroit qu’on désigne aujourd’hui par le nom de parc Cartier-Brébeuf. Le 6 avril 1626, la «cabane», comme le père Jérôme Lallemant appelait la maison des Jésuites, était terminée et habitable. On construisit aussi à cet endroit un entrepôt, puis le tout fut entouré d’une palissade de pieux, protection contre les incursions des Iroquois qui était devenue nécessaire. On défricha, on fit un peu de culture, ce qui n’était pas facile, car, comme l’écrivait encore en 1636 le père Lallemant, dans la Relation des Jésuites : «Ce qui a esté cultivé en ce lieu par les Français est peu de choses; s’il y a 18 ou 20 arpents de terre, c’est tout le bout du monde.»

Faisons remarquer tout de suite que ce n’est que deux ans plus tard, soit en 1628, qu’on laboura avec la charrue et des bœufs ce bout de terre donné aux Jésuites. Peut-être aussi cette agriculture déficiente explique-t-elle la famine de 1629 dans le poste de traite de Québec, qui permit l’invasion des frères Kirke et força les Récollets et les Jésuites à reprendre le chemin de leur pays d’origine. Mais les Jésuites revinrent en Nouvelle-France dès 1632, après le Traité de Saint-Germain-en-Laye, qui restituait à la France ses possessions en Nouvelle-France. Toutefois, ils trouvèrent leur maison en ruines. Ils logèrent de nouveau, temporairement, dans l’ancienne chapelle des Récollets, sur le bord de la rivière Saint-Charles, qui, elle, avait un peu mieux résisté aux intempéries du pays. Ils se mirent à reconstruire immédiatement leur habitation, en lui donnant, à l’exemple des Récollets, le nom de Notre-Dame-des-Anges.

Mais l’histoire de cette seigneurie avait commencé un peu plus tôt avec l’Acte de concession de la vaste propriété domaniale dont le territoire, d’une superficie d’une lieue de front sur quatre de profondeur - une lieue équivalait à environ 4 km – s’étendait sur une longue bande de terre depuis le ruisseau Saint-Michel, à l’ouest – à l’endroit précis où passe aujourd’hui l’autoroute Laurentienne – jusqu’à la rivière Sainte-Marie, ou Beauport, à l’est. Cette seigneurie fut concédée aux Jésuites par le vice-roi de la Nouvelle-France, Henri de Lévis, duc de Ventadour. Le document fut signé et scellé à Québec le 10 mars 1626. Nous ne possédons plus aujourd’hui l’Acte de concession aux Jésuites, mais nous avons une copie d’un document extrait des Édits et ordonnances royaux, dans lequel il est dit que les pères ont «la propriété des prés que la mer couvre et découvre à chaque marée», c’est-à-dire les grèves des rivières qui bornaient le domaine, ce qui était, pour l’époque, tout un privilège, car l’état prenait toujours soin de se réserver les rives des rivières de la Nouvelle-France…

En 1637, les Jésuites achetèrent un terrain à la haute-ville de Québec et y firent bâtir un collège. Le couvent de Notre-Dame-des-Anges devint alors un séminaire à l’usage des «sauvages», comme on disait à l’époque. C’était là une belle utopie de la part des Jésuites de penser faire des recrues parmi ces Indiens nomades et naturellement réfractaires à toute discipline… On évangélisa deux ou trois sujets, mais tous les novices du séminaire conservèrent la nostalgie de la liberté et retournèrent à la forêt…

L’historien Narcisse-Eutrope Dionne, écrit, dans son Histoire de Notre-Dame-des-Anges, que, «à partir de 1639, le nombre de séminaristes alla toujours en diminuant jusqu’à ce qu’il fut réduit à zéro.» Pourtant, l’on note dans la Relation des Jésuites de 1643, que «quatre jeunes Hurons ont passé l’hiver précédent (dans le séminaire) pour s’y instruire.» Ils furent, bien sûr, baptisés avant de retourner dans leur pays, à Sainte-Marie-des-Hurons, sur le bord du lac Ontario. Après, c’est le silence. Le séminaire a vécu cinq ans seulement.

Les Jésuites mirent en valeur leur seigneurie. Ils louèrent leur domaine à différents fermiers, qui s’occupèrent d’y cultiver la terre jusqu’en 1811. De fait, en 1666, sur les quelque 550 habitants que comptait alors la ville de Québec, 112 résidaient dans la seigneurie de Notre-Dame-des-Anges, ce qui n’était pas si mal, convenons-en. Il est intéressant de voir maintenant en quelles mains passèrent successivement les terres de cette seigneurie. Le cadre de ce texte me force à me borner au territoire du quartier Limoilou actuel. L’énumération commence du côté de Beauport.

Propriétaires de l'époque

En 1690, la seigneurie de Notre-Dame-des-Anges compte 10 propriétaires. En voici la liste, dressée avec soin par l’historien Ernest Myrand :

Héritiers des Chalifoux (Chalifour), 3 arpents de front sur 40 de profondeur.

Charles Denys de Vitré, la propriété qui serait à peu près aujourd'hui le domaine de Maizarets, 7 arpents sur 40.

François Trefflé dit Rottot, 2,5 arpents sur 40.

Maurice Pasquier (Pâquet, Pâquin), 7,5 arpents sur 40. Cette terre est devenue plus tard, en partie, la propriété du juvénat des frères des Écoles chrétiennes, là où se trouve aujourd’hui l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, sur le chemin de la Canardière. L’ancien juvénat a formé le corps central primitif de l’hôpital.

Héritiers des Chalepeau (Chapleau), 3 arpents en pointe. La partie large partait de la rivière Saint-Charles.

Timothée Roussel, 5,5 arpents sur 40, qui occuperaient aujourd’hui une bonne partie du quartier Saint-Pascal de Maizerets. Cette terre est devenue la grande ferme de l’Hôtel-Dieu de Québec à la suite de la dot de la fille de ce Roussel, Louise, lors de son entrée en vie religieuse chez les Hospitalières Augustines, en 1695.

Jean Lenormand, père, 5,5 arpents sur 40.

Joseph Lenormand, fils, 2 arpents 6 perches sur 40, qui formeraient aujourd’hui a plus grande partie de Limoilou, des paroisses aujourd’hui du Saint-Esprit et de Saint-Fidèle, contiguës à la concession Roussel, terres qui devinrent, au 19e siècle, la grande ferme des Anderson et, au début du 20e siècle, la propriété de la «Quebec Land Company».

Terre au passage au gué, demeurée entre les mains des Jésuites.

Société Landron et Allemand, aujourd’hui Stadacona, 6 arpents, 1 perche sur 40.

Sur le plan dressé par Myrand, les chemins de Charlesbourg et de Beauport sont marqués à peu près comme nous les trouvons de nos jours : ils formaient les assisses de la 1re avenue et du chemin de la Canardière actuels. * (Collaboration spéciale Raymond Laberge, historien)