Les débuts de l'électricité et l’éclairage des rues de la ville de Québec

Un brin d'histoire avec la Société historique de Québec

Publié le 3 février 2008

L’autre jour, mes yeux sont tombés sur la vieille photographie – que tout le monde connaît, je pense - de la rue Saint-Jean à Québec, prise du haut de la porte Saint-Jean, vers 1880, par J.-E. Livernois. Outre les nombreux points d’intérêt de la photo - entre autres, les nombreux véhicules hippomobiles qui se trouvent dans la rue - un petit détail de celle-ci m’a frappé: on y voit des poteaux qui étaient probablement parmi les premiers à supporter des fils électriques dans cette rue, qui fut l’une des premières éclairées par l’électricité à Québec, à la fin du 19e siècle.

En 1880, il y avait déjà cinq ans que l’abbé Joseph-Clovi Kemner, dit Laflamme, professeur de physique, inventeur et géologiste au Séminaire de Québec de 1875 à 1893, avait commencé ses expériences personnelles portant sur l’électricité. L’abbé Laflamme, conférencier brillant et vulgarisateur de talent, a fait connaître des nouveautés comme la lanterne magique, le phonographe, l’éclairage électrique, le téléphone et les rayons X. Au fil de ses découvertes sur le mystérieux fluide de l’électricité, il avait même réussi à produire de l’énergie électrique au moyen d’une machine qui fonctionnait à la vapeur et qu’il avait fait installer dans l’imprimerie de F.-G. Delisle, un imprimeur qui avait pignon sur la rue du Fort, à l’emplacement actuel du monument de Mgr de Laval, juste en face du bureau de poste de la haute-ville de Québec.

Ce savant professeur avait fait installer des fils de cuivre à partir de cet atelier d’imprimerie jusqu’à la salle des promotions de l’université Laval, à environ 1 000 pieds de là. Lors d’une conférence tenue le ler mars 1884, il démontra la supériorité de l’électricité, pour l’éclairage des rues, sur le gaz que l’on connaissait et utilisait depuis quelques années déjà. Sa conférence avait pour titre: «L’électricité à Québec». L’abbé Laflamme voulait démontrer les avantages de l’électricité pour la production de la lumière et pour le transport à distance de la force motrice. Au cours de sa conférence, il annonça, devant un auditoire qui devait être pas mal incrédule, que l’énergie électrique des barrages électriques alors en construction aux chutes Montmorency et Chaudière servirait éventuellement à produire l’électricité nécessaire pour éclairer certaines rues de Québec, dont cette rue Saint-Jean, dont je vous ai parlé au tout début… Même si le compte-rendu de la conférence de l’abbé Laflamme ne le dit pas, il est permis de présumer que celui-ci avait allumé une lampe incandescente dans la salle où il donnait sa conférence, afin d’illustrer ses dires.

L’abbé Laflamme eut raison contre les sceptiques et les fervents de l’éclairage au gaz. Deux années plus tard, soit en 1886, l’éclairage électrique à l’aide de lampes à incandescence nouvellement inventées (en 1878) par l’Américain Thomas Édison, commença à s’implanter dans les rues et les places publiques et, également - à partir d’avril 1887 - dans les résidences et les magasins de la haute et de la basse-ville de Québec. La première compagnie d’éclairage à l’électricité de Québec, la «Canadian Electric Light Co.», vit le jour en 1881, puis, en 1884, ce fut le tour de la «Quebec, Levis Electric Light Co.», qui commença à éclairer les rues de Québec au moyen de l’énergie fournie par deux génératrices à vapeur montées dans des baraques militaires, qui étaient situées tout près de la porte Saint-Jean, dans ce qu’on appelle aujourd’hui «l’îlot de l’Arsenal». L’année suivante, soit en 1885, la compagnie inaugura le barrage de la chute Montmorency. Le 7 octobre de cette année-là, l’éclairage de certaines rues de Québec et de la terrasse Dufferin se firent au moyen de l’électricité produite par la célèbre chute. Ainsi donc, la compagnie commençait à réaliser la prédiction du prêtre du Séminaire de Québec: cela n’avait pris que 18 mois. À l’époque, il n’y avait pas de place à Québec pour deux compagnies d’électricité concurrentes. Il n’est donc pas étonnant qu’en 1893, celles-ci se fusionnèrent pour devenir la «Montmorency Electric Power Company». Le 26 février 1897, la ville de Québec passe avec cette dernière compagnie un contrat de 5 ans pour la fourniture de 320 lampes à arc «de 2 000 chandelles chacune» et de 40 lampes à incandescence «de 65 chandelles». Il faut bien convenir qu’il n’y avait pas là encore de quoi aveugler les Québécois!

Toutefois, au tournant du siècle, de grosses transactions, toutefois, vont s’opérer en peu d’années. Pour électrifier une partie de sa voie ferrée, le chemin de fer «Quebec, Montmorency et Charlevoix» achète d’abord la «Montmorency Electric Power Co.», puis la «Quebec District Railway», une compagnie de transport de passagers à Québec qui existait depuis quelque temps. La compagnie «Montmorency Electric Power» n’avait le droit de produire et de vendre le courant électrique en-dehors de Québec que dans un rayon de 5 milles. De son côté, la compagnie «Quebec, Montmorency & Charlevoix Railway», ainsi nantie de nouveaux actifs, grassement subventionnée, et ayant son bureau d’affaires au coin des rues Saint-Paul et Ramsay, à Québec, décide d’afficher sa polyvalence, mais par une charte fédérale, s’il-vous-plaît! Désormais, elle s’appellera uniquement «The Quebec Railway, Light and Power Co.», prétendant que la version française de sa raison sociale serait lourde et malsonnante.

Autrement dit, il fallait éviter de froisser son panache! Dans son annonce publicitaire du bottin de Québec de l’année 1900-1901, elle se vantait d’offrir aux Canadiens français surtout, «The cheaper electric light and power than in any other city». Comme si les Québécois de l’époque étaient en mesure d’aller vérifier ailleurs! Du même souffle, elle ajoutait qu’elle exploitait aussi «the only Service Trains to Ste.Anne de Beaupre and Montmorency Falls». En plus des tramways électriques, la compagnie avait pris, dans la ville même de Québec, la fourniture du courant électrique pour tous les usages, produisant surtout l’éclairage extérieur à l’aide de lampes à arc, plus nombreuses et plus efficaces que les lampes à incandescence.

Combien de pourparlers, de démarches et d’accords, sinon de conflits, avec le conseil de ville de Québec n’a-t-il pas fallu que ce dernier mène, par la suite, avec cette compagnie pour maintenir et perfectionner les installations des poteaux, des fils et des autres équipements dans les rues de Québec! En 1912, le siège social de cette compagnie – qu’on appelait couramment la «Quebec Power» - était rendu à l’angle des rues de la Couronne et Saint-Joseph, dans le quartier Saint-Roch, face à la place Jacques-Cartier, dans un édifice tout neuf qu’on appelait celui du «merger», parce que s’y concentraient plusieurs bureaux de direction de compagnies. Il y avait jusqu’au gaz de cuisine, dont la compagnie avait fini par acquérir, en 1909, les droits de distribution, ce qui avait ajouté un autre fleuron à sa couronne, lui permettant de s’appeler dorénavant «The Quebec Railway, Light, Heat and Power Co.». L’affaire a fini par la fusion en bonne et due forme, en 1910, des deux compagnies concurrentes, la «Quebec Power» et la «Quebec, Montmorency & Charlevoix Railway». * (Collaboration Raymond Laberge, historien

Cette chronique est une gracieuseté de la Société historique de Québec. Vous avez apprécié? Pour en savoir plus, visitez le site Internet: www.societehistoriquedequebec.qc.ca