Charité bien ordonnée
Le vieux proverbe un tantinet pingre alléguant que «charité bien ordonnée commence par soi-même» aurait-il été inspiré à son auteur par les Québécois? C'est du moins l'impression que certains peuvent avoir à la lumière des résultats d'une récente étude sur la générosité, tandis que d'autres rétorqueront que les occasions d'entraide et les façons de donner sont si nombreuses qu'il s'avère bien difficile de les comptabiliser afin de comparer les régions, les provinces ou les pays. Il demeure néanmoins désolant de se voir identifier depuis plusieurs années comme une société pour laquelle la générosité n'est pas une valeur très développée.
Or, l'espoir d'être mieux perçu et de se hisser au rang de citoyens au grand cœur vient encore une fois d'être déçu. En effet, une analyse de l'Institut Fraser indique que les Québécois sont les Canadiens les moins généreux en matière de dons de charité, alors que les Canadiens sont eux-mêmes moins généreux que les Étasuniens. Intitulée «Generosity in Canada and the United States : The 2008 Generosity Index», l’étude révèle que le Québec se situe au dernier rang parmi les 10 provinces canadiennes pour les dons aux organismes caritatifs avec tout juste 22,3 % de contributions de bienfaisance déclarées. Par ailleurs, les Québécois ont versé en dons à peine 0,33 % de leur revenu. Cela représente la plus petite contribution à l’échelle du pays. En rapportant ces données à l’échelle des 64 entités territoriales d’Amérique du Nord, le Québec se retrouve au 59e rang, devant le Yukon, le Dakota du Nord, la Virginie, les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut.
Voilà qui mérite réflexion, mais également rectification. Sans tomber dans le débat nationaliste, ni contribuer au sentiment de persécution ambiant, il faut d'emblée considérer que l'Institut Fraser n'a pas la réputation d'être très tendre et objective envers la province francophone et sécessionniste du pays. Cela n'excuse en rien notre comportement s'il est vraiment peu charitable envers notre prochain. Toutefois, l'analyse qui nous fait mal paraître ne semble pas prendre toutes les données pertinentes en considération.
De fait, le Québec est une des sociétés les plus généreuses de son temps en matière d'entraide bénévole et les plus avancées dans ses mesures sociales d'aide à la famille, de soutien aux personnes déficientes, de support à la jeunesse, de retour aux études, de réinsertion en emploi et de lutte à la pauvreté. Deux aspects que l'Institut Fraser ne considère pas dans ses savants calculs. Par ailleurs, en cette période des fêtes, mais également tout au long de l'année, les activités caritatives du genre Guignolée des médias, Noël des enfants et tant d'autres activités-bénéfices n'ont jamais été aussi nombreuses et fructueuses.
Bref, les Québécois ne réclament peut-être pas un reçu de charité pour déduction fiscale à chaque élan de générosité, mais ils n'en ont pas moins le cœur sur la main et donnent allègrement. En ce qui concerne les Étasuniens, ils seront toujours contraints à une plus grande générosité, car leur système social ne prévoit que très peu de mesures pour redistribuer la richesse. Dans un pays qui favorise les iniquités en faveur des mieux nantis, les riches donnent davantage pour se donner bonne conscience. Cela n'empêche pas leurs quartiers défavorisés de se comparer à certains bidonvilles du Tiers-Monde. «Charité bien ordonnée» n'apparaît donc pas toujours comme le modèle dont il faut s'inspirer…