La forme comme le fond des festivités du 400e donnent la très forte impression que le gouvernement de Stephen Harper, qui reconnaît d’un côté le Québec comme une nation, le nie de l’autre. À vrai dire, tout se passe comme s’il récupérait cette occasion pour mieux banaliser l’identité québécoise. De deux choses l’une : ou bien Ottawa s’est livré à un chantage en acceptant de faire pleuvoir les millions dans les coffres de l’organisation du 400e à condition que rien dans les célébrations ne fasse allusion à la fleur de lys ou au bleu du drapeau du Québec, ou bien les dirigeants du 400e se sont simplement censurés eux-mêmes, comme des grands, sans l’aide du fédéral.
Quoi qu’il en soit, depuis les libéraux de Jean Chrétien, le ton et la manière ont changé dans le camp fédéraliste. Des commandites grossières qui crevaient les yeux, on est passé à une stratégie plus subtile visant à gommer la réalité québécoise derrière une aura démocratique. Depuis leur Grande Frousse de 1995, leur emprise s’est resserrée. Les Québécois avaient jusque-là de peine et de misère réussi à aménager à leur convenance la chambre exiguë de la Grande Maison canadienne où on les tolère. Ils étaient autorisés à choisir autant les meubles que le décor, à aménager l’intérieur à leur guise dans les strictes limites de leurs petits moyens de province provinciale. Mais dans le camp de la feuille d’érable, on a fini par craindre que les débats qui s’y tenaient parfois à huis clos soient de nature à fomenter sinon des révolutions, du moins une critique trop radicale du fédéralisme centralisateur que libéraux et conservateurs défendent tous deux. À redouter surtout qu’un troisième référendum, gagnant celui-là, soit en gestation au sein de ce peuple qu’on n’aime jamais autant que quand il se tient bien tranquille. Il ne faudrait pas que des descendants de conquis se prennent pour d’autres, tout de même!
Anxieuses à l’extrême, les forces fédéralistes ont délégué leur lieutenant, Jean Charest, qui permet depuis au point de vue fédéraliste de s’exprimer dans toute sa puissance jusque dans les moindres recoins la petite chambre québécoise. C’est ce même Jean Charest qui a réintroduit le drapeau du Canada sur l’Hôtel du Parlement. C’est ce Jean Charest aussi qui ne dénonce jamais l’absence totale des couleurs québécoises dans la publicité du 400e. C’est ce Jean Charest encore qui s’est écrasé devant Michaëlle Jean en France. C’est ce Jean Charest enfin qui se tait quand Stephen Harper, en véritable contorsionniste de l’histoire, récupère pour le compte de l’État canadien la fondation de Québec en 1608. Rien, vraiment rien ne rebute ce Jean Charest, qui vient tout juste de céder la compétence québécoise en matière de francophonie à Ottawa, nous assurant d’un sommet de la Francophonie bilingue (!) en octobre…
A-t-on déjà vu de mémoire d’homme un premier ministre québécois agir et parler exactement comme s’il n’était qu’un ministre fédéral rompu aux courbettes devant les propos du premier ministre canadien ? Jamais depuis 1867 la fonction de premier ministre québécois n’a été aussi honteusement rapetissée qu’entre les mains de quelqu’un qui n’aspire comme lui qu’aux plus hautes fonctions fédérales.
L’infiltration identitaire canadienne, avant le 31 décembre 2007, s’est révélée insidieuse et peu visible. Même les historiens les plus attentifs continuaient à « faire confiance » aux organisateurs. Tant de souverainistes –dont nous sommes- étaient de bonne foi et laissaient sa chance au coureur, souhaitant sincèrement fêter sans amertume. Puis, le spectacle d’ouverture est venu, comme un gros nuage noir, assombrir même les espoirs les plus modestes. Allions-nous une fois de plus assister à des célébrations donnant l’impression que nous formons un peuple sans histoire et sans littérature ? Cette soirée a bruyamment illustré, dans un déferlement d’effets spéciaux des plus spécieux , le prodigieux vide identitaire que cachaient sa grandiloquence et ses prouesses techniques mêmes. On n’assistait pas, loin de là, à la mise en scène des 400 ans d’histoire d’un peuple, mais seulement à un spectacle tape-à-l’œil coupé de toute racine, sans lien autre que superficiel avec le peuple qu’il était censé représenter. Une fois par siècle, on n’a même pas le droit, au si peu pays du Québec, de se regarder un peu le nombril ! Il faut, encore et toujours, regarder les nombrils des autres, c’est-à-dire être in-ter-na-tio-nal.
Devant le tollé populaire légitime, la Société du 400e s’est contentée de grossir le chiffre « 400 » du logo, qu’on prétendait pourtant jusque-là impossible à changer. Ce faisant, on a soigneusement évité de toucher à la question centrale, celle de l’absence de nos signes nationaux, définitivement bannis parce que jugés trop « politiques ». « Il est trop tard », nous répondait-on quand on réclamait l’ajout de quelque chose de québécois là-dedans. On comprend vite que cela veut plutôt dire : « On nous l’a interdit », ou « Nous sommes muselés », ou encore « On ne va tout de même pas mordre la main qui nous nourrit ». Triste sort que celui d’un peuple condamné à croire que l’argent qu’on lui retire de ses impôts ne lui appartient plus, et qui remercie son bienfaiteur de lui en saupoudrer des miettes assorties de conditions humiliantes ! On est même allé jusqu’à forcer Canadian Tire, distributeur des produits du 400e, à faire retirer une affiche « bleu Québec » représentant la Grande Hermine de Jacques Cartier : cette couleur n’était pas « autorisée » par l’organisation, nous a-t-on confirmé ! Le 400e a même refusé de s’associer au congrès des familles souches du Québec, à celui de l’ACFAS, ou de souligner le 20e anniversaire de la mort de Félix Leclerc le 8 août 2008. Félix Leclerc : « trop politique » lui aussi… non mais!
Tout cela pour dire que les Québécois se retrouvent maintenant avec un logo arc-en-ciel sans autre référent que lui-même. Le comble : les deux couleurs principales des oriflammes et fanions officiels, le rose et le orange, sont celles de la ville d’Ottawa (voir
www.tourismeottawa.com). Les tergiversations entourant le choix d’une fleur du 400e, de la tulipe à la rose (fleurs emblématiques d’Ottawa et de l’Angleterre), illustrent la force de la censure qui prévaut au 400e.
Tous les Québécois savent pourtant que leur emblème floral est l’iris versicolore, sauf semble-t-il au 400e. Pourquoi être ainsi aveugles à l’iris ? Cette splendide fleur a le défaut d’arborer un bleu proche de celui du drapeau du Québec; Ottawa aurait sans doute mis en pénitence nos organisateurs grassement payés s’ils avaient osé ainsi s’abaisser aux couleurs québécoises. Beau paradoxe : un peuple existe pendant 400 ans mais ne laisse aucune trace récupérable pour incarner son identité. C’est si vrai qu’un étranger qui voit aux nouvelles l’édifice Marie-Guyart illuminé de son 400 multicolore (un vrai « complexe » G) ne dispose d’aucun indice pour deviner de quelle ville on parle. Quarante années de rêves collectifs et de gestes concrets portés précisément par une vague identitaire sans précédent se seraient-elles lamentablement fracassées sur les récifs pourtant prévisibles de ses adversaires coalisés, les Harper, Charest et Jean?
Jusqu’ici, rien n’est parvenu à ébranler le mur lisse du silence derrière lequel les porte-parole du 400e ont enfoui cette question pourtant cruciale, fondamentale, incontournable. Elle les rattrapera tôt ou tard. Au 400e, on croise les doigts pour qu’aucune voix ne s’élève devant la vacuité de la cacophonie d’événements concoctés pour mieux cacher l’essentiel : qu’un peuple, en ce moment et sous nos yeux, tente très concrètement d’effacer les traces distinctives d’un autre. Leur réussite leur donnera carte blanche pour célébrer en 2009 le 250e anniversaire de la victoire anglaise de 1759 en noyant les Québécois sous les drapeaux unifoliés et les Union Jack sur le site même de leur défaite passée… Les plaines d’Abraham Martin, là où déjà la feuille d’érable flotte sans partage, outrageusement. Ils ont déjà commencé : le legs d’Ottawa à Québec consiste en un centre d’interprétation exclusivement dédié à la Conquête et situé à l’anse Brown, tout près de l’Anse-aux-Foulons, faille menant aux hauteurs de Québec par où pénétrèrent les Anglais aux ordres de Wolfe. C’est précisément cette attitude qui nous force à les décevoir.
Que nous faut-il de plus pour réagir? Le temps n’est plus à la réflexion mais à l’action. Pour nous, la preuve est faite : le 400e a délibérément choisi d’accepter de cacher le principal acteur ayant vécu les 400 années qu’on célèbre, c’est-à-dire le peuple québécois lui-même. Le Conseil de la souveraineté de la capitale nationale en appelle à l’union des forces vives du Québec pour contrer cette inacceptable intrusion fédérale. Déjà, l’indignation face à la sinistre farce du 31 décembre a pris des formes concrètes, comme la naissance du Réseau de résistance du Québécois, qui milite sur le terrain, de l’Autre 400e, et celle du Collectif commémoration Québec 1608-2008, qui tente de redonner au 400e des couleurs plus québécoises. Nous applaudissons à ces louables initiatives. Avec eux, il nous faut à tout prix empêcher les forces fédéralistes de laisser leur grossière empreinte prendre toute la place dans une fête qui nous concerne tous.
Une bataille identitaire bat son plein sur notre propre terrain : cette fois, on ne pourra pas nous accuser d’avoir déclenché les hostilités. L’enjeu de la lutte : faire disparaître les symboles québécois au profit des symboles canadiens. Pierre-Eliott Trudeau serait content de voir à quel point ses successeurs emploient les mêmes procédés musclés de négation de la nation minoritaire. Tout au long des festivités, les Québécois de cœur doivent être présents en masse pour faire entendre au monde entier qu’il existe aujourd’hui autre chose que des Canadiens français soumis et dociles dans leur ville, qui est aussi une capitale, ce sur quoi on insiste d’ailleurs très peu au 400e. Capitale où, le 3 juillet, le fédéral ne se gênera pas pour faire retentir les bruits de bottes alors que tous les sondages montrent que les Québécois sont à plus de 70 % opposés à la guerre en Irak autant qu’à la présence du Canada en Afghanistan. Reconquérir notre capitale quand nous sommes des pacifistes… Misère : c’est ce à quoi notre histoire nous condamne justement depuis toujours. Et qu’aucun spectacle festif à la sauce 400e, même bien arrosé, ne nous fera oublier.
Nous convions tous les Québécois fiers de leur histoire, qu’elle soit à l’origine française, amérindienne, écossaise, irlandaise, anglaise ou autre, peu importe, à joindre nos rangs. Autrement, si rien ne bouge, aussi bien remettre tout de suite les clés de Québec à Stephen Harper. Lui saura quoi en faire. Des citoyens qui ne bronchent pas quand on ignore ce qui les caractérise, c’est-à-dire une langue, une culture et une histoire distinctes, ne méritent rien de mieux.
Nous ne voulons plus donner de coups d’épée dans l’eau. Nous voulons des réponses franches, directes et honnêtes de la direction du 400e à toutes ces questions que de plus en plus de Québécois se posent devant ce quatrième centenaire qu’on leur a transformé en gros festival d’été.
Auteur : Jean-François Vallée, membre du c.a. du Conseil de la souveraineté de la capitale nationale. Cosignataires : Jacques Beaumier, Francine Lavoie, Jean Roy, France Salvaille, tous membres du c.a. du CSQ.