Les armoiries et la devise.
La devise «Je me souviens» (2 de 5): la signification
Un brin d'histoire avec la Société historique de Québec
La première interprétation citée dans l’article de 1984 était celle d’Ernest Gagnon : cette devise, écrivait-il en 1896, « résume admirablement la raison d’être du Canada de Champlain et de Maisonneuve comme province distincte dans la Confédération ».
L’historien Thomas Chapais avait précédemment donné une interprétation plus explicite dans un discours prononcé le 24 juin 1895 : «(…)la province de Québec a une devise dont elle est fière et qu'elle aime à graver au fronton de ses monuments et de ses palais. Cette devise n'a que trois mots : je me souviens; mais ces trois mots, dans leur simple laconisme, valent le plus éloquent discours. Oui, nous nous souvenons. Nous nous souvenons du passé et de ses leçons, du passé et de ses malheurs, du passé et de ses gloires. » Vingt-cinq ans plus tard, l’historien Pierre-Georges Roy soulignait le caractère « symbolique » de cette devise, « qui dit si éloquemment en trois mots, le passé comme le présent et le futur de la seule province française de la Confédération ».
Les propos de Roy ont ensuite été souvent répétés ou paraphrasés, mais après le milieu du XXe siècle les textes sur ce sujet se font plus rares. On cherche plutôt désespérément à quel endroit Taché aurait puisé ces trois mots. D’après l’ethnologue Conrad Laforte, Taché aurait tiré sa devise de la chanson Un canadien errant (« Va, dis à mes amis / Que je me souviens d’eux »), ou encore d’un poème de Victor Hugo, Lueur au couchant. Pour l’écrivain André Duval, la réponse se trouve dans le vestibule de l’Hôtel du Parlement, sous les armoiries du marquis de Lorne qui avait pour devise « Ne obliviscaris » (Gardez-vous d’oublier). Selon Duval, « la devise du Québec est à la fois la traduction de la devise du marquis de Lorne et la réponse d’un sujet canadien-français de Sa Majesté à cette même devise ».
On notera qu’il n’y a rien encore pour appuyer les thèses du chroniqueur du Globe. Outre Chapais et Roy, d’autres auteurs précisent que cette devise « n’a que trois mots » : Boucher de la Bruère, lors d’une fête donnée en l’honneur de Taché le 13 novembre 1911, le propre gendre de Taché, Étienne-Théodore Paquet, dans une lettre adressée au ministre des Travaux publics en 1939, etc.
Sources de langue anglaise
Des recherches effectuées depuis 1984 dans des ouvrages en langue anglaise donnent des résultats semblables. Ainsi, en 1934, le rapport annuel de l’Association des arpenteurs ontariens reprend sensiblement les propos de Chapais au sujet de la devise : « the full significance of which cannot perhaps be readily expressed in English words but which may be paraphrased as conveying the meaning “We do not forget, and will never forget, our ancient lineage, traditions and memories of all the past»”. »
En 1955, dans The French Canadian, l’historien Mason Wade ajoutait une nouvelle dimension aux interprétations précédentes et pourrait bien être à l’origine, sinon un relais, de la connotation revancharde qui est souvent associée à la devise du Québec chez les Anglophones : « When the French Canadian says “Je me souviens”, he not only remembers the days of New France but also the fact that he belongs to a conquered people. » (Quand le Canadien français dit « Je me souviens », il ne veut pas seulement dire qu’il se souvient des beaux jours de la Nouvelle-France, mais aussi qu’il appartient à un peuple vaincu. »).
Les encyclopédies et les dictionnaires de citations repérés entre 1935 et 1979 ne vont pas plus loin que les trois mots attribués à Taché, que ce soit chez Wallace (Encyclopedia of Canada), Hamilton (Canadian Quotations), Colombo’s Canadian Quotations (première édition) ou Hamilton et Shields (Dictionary of Canadian Quotations and Phrases). Seul Colombo apporte un élément d’interprétation : cette devise «is an allusion to the glory of the Ancien Régime».
Comme on peut le constater, avant 1978, personne, dans les sources que nous avons trouvées jusqu’à maintenant, tant chez les francophones que chez les anglophones, n’a fait la moindre allusion à une devise qui aurait plus que trois mots ou qui proviendrait d’un quelconque poème.
* (Collaboration spéciale Gaston Deschênes, historien)