Les armoiries et la devise.
La devise «Je me souviens» (1 de 5) : la construction d’un mythe
Un brin d'histoire avec… la Société historique de Québec
Dans un texte intitulé «The Pandora's box known as Je me souviens» (La boîte de Pandore appelée «Je me souviens») et publié dans le Globe and Mail le 24 janvier 1991, Stephen Godfrey soutenait que la devise qui figure sur les plaques d'immatriculation du Québec depuis 1978 doit gêner terriblement les nationalistes québécois qui connaissent l'histoire («must be a terrible embarrassment to Quebec nationalists who know history»), car «Je me souviens» ne serait que le début d'une devise qui n'aurait pas le sens revanchard qu'on lui donne habituellement.
D'après Godfrey, la version complète de la devise du Québec serait : «Je me souviens que, né sous le lys, je crois [sic] sous la rose». Loin de témoigner d’un sentiment nostalgique ou revanchard, la devise, écrivait-il, «pays explicit tribute to both the province’s English and French roots». Mieux encore : «Grammatically, the principal clause being where it is [Je me souviens que … je crois [sic] sous la rose»], this would seem to place the emphasis on the growth under the rose». Étonné de cette «découverte», et pour expliquer comment le Québec avait pu se donner, en 1883, «a slogan whose origins were so blatantly favourable to the British influence», Godfrey se réfère au président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM), une institution chargée de défendre les intérêts nationaux du Québec («Québec’s national interests»), qui lui explique la théorie de la «conquête providentielle» : en 1759, la Providence a voulu que la civilisation britannique vienne préserver les Canadiens français de grands malheurs, dont la Révolution française. Et le chroniqueur de conclure : «The fact that [the motto] was forged by a man who seemed to believe in cultural equilibrium is not nearly as important, in the end, as the fact that memory is a selective thing, and grievances are seldom forgotten».
Questionné sur ses sources, Godfrey a cité une fiche d’information obtenue de la SSJBM. Les cinq lignes d’information étaient exactes, mais elles étaient suivies du nota bene suivant : «Il semblerait que l’expression se compléterait comme suit : «Je me souviens que né sous le lys, je crois sous la rose». Cette information a été donnée par un membre à Gilles Rhéaume. «L’ancien président de la SSJBM avait donc fait consigner cette «précision» (en dépit de la fragilité de sa source) qui s’est retrouvée chez le chroniqueur avec ses fautes de syntaxe (virgule esseulée) et d’orthographe («crois» au lieu de «croîs»).
La «découverte» de Godfrey était étonnante. Sept ans plus tôt, j’avais été coauteur d’un texte sur la devise et aucun des documents consultés à l’époque n’avait fait la moindre allusion au complément dont parlait Godfrey. Il faut dire que nous n’avions utilisé que des textes rédigés en français, mais, avec le recul du temps et à la lumière des recherches ultérieures, force est de constater que les allusions à une présumée «devise complète» sont extrêmement rares avant 1984, en français comme en anglais.
En fait, il apparaît évident que nous sommes en présence d’un mythe, probablement appuyé sur une tradition entretenue dans la famille Taché, ou, pour employer un terme contemporain, une légende urbaine qui ne peut s’appuyer sur aucune source historique sérieuse.
Les origines de la devise
Ernest Gagnon semble être le premier à avoir donné l’essentiel des origines du «Je me souviens» dans un appendice au rapport annuel du ministère des Travaux publics en 1896 : «M. Eugène Taché avait dressé le projet de la façade du Palais Législatif de Québec et y avait introduit les armes de la province avec cette devise : «Je me souviens», dont il est l'auteur, et qui était alors inconnue. Les plans et devis préparés par M. Taché, architecte, M. J.-B. Derome, ingénieur, et MM. Cousin, Trudelle, Saint-Michel et autres, dessinateurs, servirent de base et furent annexés au contrat relatif à l'érection du Palais législatif, — contrat qui fut passé devant M. Cyrille Tessier, notaire, le 9 février 1883, sous l'autorité d'un arrêté du Conseil exécutif du 22 janvier de la même année [...].
Les parties signèrent aussi les plans annexés au contrat, sur lesquels étaient dessinées les armes de la province et la devise «Je me souviens». On peut donc dire que c'est à partir du 9 février 1883, date de la signature du contrat relatif à la construction de cette portion de l'Hôtel du Gouvernement qui est appelée le Palais Législatif, que cette devise : «Je me souviens» a revêtu un caractère officiel.»
On peut soutenir que c’est seulement avec l’adoption des nouvelles armoiries, en 1939, que cette devise est devenue officielle. Ou encore que c’est Gagnon qui a inspiré Taché. Mais la «paternité» de ce dernier et les circonstances dans lesquelles sa devise s’est retrouvée au-dessus de la porte principale de l’Hôtel du Parlement sont incontestables. Secrétaire des Travaux publics, Gagnon (1834-1915) connaissait très bien Taché (1836-1912), qui était sous-ministre des Terres de la Couronne. Son explication a été souvent reprise, par lui et par d’autres, et plusieurs fois du vivant de Taché, qui aurait pu rectifier le tir s’il n’avait pas été juste.
(Collaboration spéciale Gaston Deschênes, historien)