Articles à vendre | Vente aux enchères | Appel d'offres | Emplois | Circulaires | Nos Hebdos | Interurbain | Rencontre en ligne | Weblocal
Québec Hebdo
Arr. Ste-foy
Envoyer ce texte à un ami Imprimer cette page Réagissez à cet article

Les cœurs d’Emma

Un conte offert par Nora Atalla pour la Saint-Valentin

Article mis en ligne le 14 février 2008 à 6:55
Soyez le premier à commenter cet article
 Les cœurs d’Emma
Nora Atalla (www.nora-atalla.com – www.ecritout.com)
Les cœurs d’Emma
Un conte offert par Nora Atalla pour la Saint-Valentin
Après la mort d’Ethan l’an dernier, Emma avait ourdi un plan aussi audacieux que terrifiant, tant pour la détermination que pour le courage qu’il exigeait pour être exécuté. Que son petit frère eût quitté le monde des vivants pour une stupide affaire de prolifération de ganglions dépassait l’entendement d’Emma. Elle ne comprit qu’une seule et horrible évidence : un 14 février, la mort avait emporté Ethan, loin des siens, sans cœur de chocolat ni de papier, ni rien de rien! Emma avait eu la désagréable impression qu’un irrévocable décret lui avait détraqué son univers, sans autre forme de procès. Le mauvais sort qui s’abattait sur sa famille fit naître en elle une incompressible révolte qui, dès lors, la conforta dans sa décision. Personne ne put à temps percer à jour le secret d’Emma. Ni son ange gardien – en l’occurrence l’archange Raphaël – occupé au chevet d’une mourante; ni le Grand Patron accaparé au Vatican par Sa Sainteté; ni moi, puisque la tâche de protecteur n’entre pas dans mes fonctions. Toujours est-il, lorsque je finis par me rendre compte de la situation, je n’arrivai plus à renverser la vapeur. À l’instant où l’aiguille de l’horloge atteignait minuit, ce 14 février, la jeune Emma, chargée d’un sac marin presque aussi lourd qu’elle, quitta en tapinois son domicile.

Je n’ai pas le don d’ubiquité, je ne suis pas omniscient non plus. J’ignore donc comment une fillette de douze ans a pu arpenter le chemin Corriveau, en plein hiver, à moins 15oC, sans être aperçue de quiconque, jusqu’à Marie-Victorin, où elle déposa son premier cœur. Elle en fit de même de part et d’autre de la route, laissant dans chaque maison un cœur, fait de sa main, traversant le pont qui enjambe la rivière Nicolet, pour entrer enfin dans le village.

Si aujourd’hui je peux vous raconter l’histoire d’Emma, c’est qu’à partir de ce moment-là, je dus intervenir de toute urgence. D’une part, l’heure d’Emma n’avait pas sonné; d’autre part, son héroïsme forçait mon admiration et mon respect. Et ma foi, puisque la Haute Administration s’absorbait à régler diverses contrariétés, il m’incombait de prendre Emma sous mon aile. Je suivis chacun de ses pas dans cette mission qu’elle s’était donnée depuis la mort d’Ethan, un certain 14 février.

Il importe que je vous décrive l’état d’esprit dans lequel se trouvait cette extraordinaire gamine. Une année entière, déchirée par le chagrin, elle se persuada que n’eut été d’une carte de souhaits de la Saint-Valentin, Ethan aurait vaincu sa maladie. Une année entière, l’âme esseulée, elle se répéta que si les habitants de son village recevaient une carte de la Saint-Valentin, ils s’éveilleraient au matin sains et saufs. Une année entière, son cœur à elle en pièces, elle s’appliqua à fabriquer des cœurs de la Saint-Valentin. Combien en contenait-il, ce sac marin qu’elle traînait péniblement sur son dos? Je ne saurais vous le préciser… C’était une nuit de février; il faisait un froid à geler des dragons. La neige s’amoncelait le long des rues, sur les porches, dans les stationnements; elle coiffait les toitures à la façon des chapkas moscovites et enveloppait de sa blanche houppelande la nature. Le vent poussait des gémissements d’ours encagé, tandis que dans un ciel tourmenté nageait une lune violacée. C’était une nuit à rester barricadé chez soi, au chaud, sous d’épaisses couvertures. Mais pas Emma… Elle laissa une carte chez madame Fang, la pharmacienne; chez le boulanger, monsieur Duperron; chez le notaire, maître Octave Legrand; et le coiffeur, et le teinturier, et le vitrier, et le vétérinaire que l’on surnomme monsieur Big Mec. Elle passa aussi chez l’épicier, le dentiste, le directeur et les instituteurs de l’école. Les amis, les parents, les connaissances, les camarades de classe. D’une fenêtre, elle vit à la lueur d’une lampe, madame Amélie qui, dans l’arc de ses bras, berçait Ophélia; plus loin, ce fut Fanny, la veuve de feu monsieur Alexandre qui veillait avec son chien Roco, le regard plongé dans un passé invisible. Emma n’omit pas le foyer des vieillards, ni le garagiste, ni le boucher, le curé, le marguillier, le facteur. Elle n’oublia personne, non, personne, je peux vous le certifier. Puisque j’y étais… et que je guidais ses pas. Cette nuit-là, Emma faillit y laisser sa peau et ses os. Elle n’était plus qu’une ombre furtive que nul ne vit dans les rues désertées de l’humanité, semblable à cet insaisissable fantôme qui rôdait dans l’Opéra de Paris. Mais le plus étrange dans le martyr d’Emma, fut qu’à chaque carte dont elle se départait, son sourire s’élargissait, ses frêles épaules s’allégeaient, cependant qu’Ethan lui paraissait plus paisible, plus serein.

Je vous disais qu’il ne restait plus personne à qui laisser de carte. En vérité, il restait un dernier habitant, que je réservais à Emma pour la fin, pour qu’elle fût sauvée. C’était le médecin du village, un médecin au nom imprononçable, qui venait de je ne sais où, le docteur Fédor Isanbaumgartner. Il avait le goût extravagant, ayant muni son porche d’un paillasson musical qui démarrait dès qu’on y posait le pied, et qui ne se taisait que lorsqu’on le délestait de son poids… Or, ce fut sur cet ultime perron que s’arrêtèrent les pas d’Emma. Sa main gelée parvint de justesse à glisser la carte dans la boîte aux lettres. Je fis en sorte qu’Emma s’évanouît précisément sur ce paillasson et gardai mon souffle chaud dans son cou jusqu’à ce que se manifestât le docteur Isanbaumgartner. Je regagnai mes quartiers en Haut Lieu bien après que j’eu perdu de vue les gyrophares de l’ambulance. C’était la Saint-Valentin et on me réclamait…

Joyeuse Saint-Valentin!

Ces articles pourraient également vous intéresser

Vos commentaires

Nom complet:
(requis)


Adresse courriel:


Vos commentaires :
(requis)


Svp inscrire le mot affiché ci-dessus Impossible de lire le mot?

Svp inscrire le mot affiché ci-dessus:


Chez nos voisins


La question du net

  • À votre avis, la campagne électorale provinciale est-elle trop exclusivement orientée sur l'économie?
  • Oui
  • Non