Pierre-Karl Péladeau, grand manitou du groupe Québecor, estime que plus jamais la profession journalistique ne se pratiquera comme avant.
Guerre de titans au Journal de Québec
Dossier spécial: un conflit de travail qui perdure
Le conflit de travail qui perdure depuis plus de six mois au Journal de Québec est en réalité une guerre de titans opposant la société Québecor et son bras éditeur Sun Média au tout puissant Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) et la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ). Le journal de l’avenue Béchard n’est que le fer de lance de ces deux protagonistes.
Dans le coin droit, Québecor, le plus important éditeur de journaux au Canada. Les 20 quotidiens du groupe Osprey Medias viennent de joindre le groupe déjà fort de huit quotidiens de grands marchés, dont Québec, sept quotidiens gratuits et neuf autres destinés à de plus petits marchés en Ontario et dans l’Ouest. Dans le coin gauche, le SCFP et ses 100 000 membres, la plus importante faction syndicale nationale, appuyés par la FTQ et ses 500 000 membres. Le véritable enjeu de cette confrontation ne réside pas vraiment dans les conditions de travail. À ce sujet, le porte-parole syndical, Denis Bolduc, a toujours été ferme: «nous en sommes à quelques millimètres près d’une entente».
Le débat se fait autour d’une nouvelle semaine de travail de cinq jours au lieu de quatre et pour le même salaire hebdomadaire. Là où le bât blesse sérieusement, c’est lorsque les parties doivent envisager la question de la circulation de l’information entre les salles de nouvelles de TVA-Québec, Canoë et le Journal de Québec, modèle que visiblement Québecor souhaiterait imposer à l’ensemble de ses marchés, conséquence des nouvelles tendances occidentales de diffusion de l’information.
Tendance lourde
Les nouveaux modes de production issus des nouvelles technologies, de l’invasion des réseaux d’information continue et la multiplication de nouvelles plateformes de diffusion inquiètent l’ensemble du milieu. «À l'ère de la convergence et de la concentration, les plateformes de diffusion se multiplient, mais l'information s'uniformise. Autrefois, nous avions 10 plateformes qui diffusaient 10 messages. Maintenant, nous allons vers 100 plateformes qui diffuseront cinq messages. Et, Quebecor et les conglomérats disent que la diversité se porte à merveille», relevait Jean Chabot, président du Conseil provincial du secteur des communications du SCFP, lequel regroupe 7 000 membres du secteur des communications au Québec.
En colloque à Québec, Alain Gravel, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), dont la mission est de promouvoir la diversité, la qualité et l’indépendance des salles de nouvelles, ne pouvait que confirmer: «la tendance lourde est à la concentration des médias». Incidemment, devant un parterre de journalistes fort attentifs lors du dernier congrès annuel de la FPJQ, Pierre-Karl Péladeau et son bras droit Luc Lavoie se faisaient forts de démontrer, hors de tout doute raisonnable, que devant la décroissance occidentale marquée de la presse quotidienne écrite, le développement des multi plateformes et les échanges entre salles de rédaction étaient inévitables. «Jamais plus nous ne travaillerons de la même façon. C’est incontournable», disaient-ils. Ce qui fait craindre à Jean-Claude Picard, professeur en journalisme à l’Université Laval, «qu’on se serve du Journal de Québec comme cobaye pour imposer la même chose au reste de la chaîne».
Ce virage radical remet en question les conditions d’exercice du métier de journaliste, les notions de convergence, d’échange de contenu et les multi plateformes. S’il semble bien amorcé chez Gesca, à Radio-Canada ou chez Transcontinental, chez Québecor c’est une autre histoire. François Demers, du département d’information et de communication de l’Université Laval, y allait du constat suivant dans une dernière édition du magazine Trente publié par la FPJQ: «le Journal de Québec et le Journal de Montréal sont en retard, pas en avance», d’où l’intransigeance patronale. Le président syndical Denis Bolduc indiquait aux collègues du Soleil que «les propositions patronales pourraient vouloir dire que 100 personnes sur 252 ne rentreraient pas au Journal». On comprend que ni le SCFP et ni la FTQ ne peuvent fermer les yeux sur pareille perte d’emplois (et de membres).
Impasse
Au-delà de ce véritable cul-de-sac, Québecor profite du conflit pour tisser la toile de la convergence qu’il voudra sans doute étendre à son empire par la suite. On retrouve quotidiennement des textes signés «Canoë» à l’intérieur des pages du Journal de Québec et, récemment, on a même échangé des images entre TVA-Québec et le Journal de Québec, geste qui a été condamné par un comité indépendant chargé de s’assurer que Québecor respecte son propre Code de déontologie et de conduite sur l’étanchéité et l’indépendance des salles de nouvelles du groupe TVA. On a également créé une centrale de petites annonces à Kanata, en banlieue d’Ottawa au profit de laquelle on a supprimé des emplois à Québec, notamment. Difficile de croire que Québecor reculera sur ces fronts. «Quand on a le bras pris jusqu’au coude dans l’engrenage, on ne peut plus reculer», prétendait un observateur privilégié.
Pendant que Québecor déploie son arsenal, la riposte syndicale est vive. Les appuis fusent de partout au pays pour soutenir financièrement et sur le plan des principes, l’équipe syndicale de Québec. La FTQ, le SCFP et son Conseil provincial du secteur des communications, les collègues du Journal de Montréal et moult politiciens et personnalités publiques montent aux barricades dans un conflit qui promet d’être encore très long.
Forces en présence
Québecor = 24 quotidiens au pays
FTQ = 500 000 membres dont 100 000 au SCFP