OTTAWA - Pour rallier le Canada anglais et sauver son gouvernement, Stephen Harper semble avoir décidé de mettre définitivement fin à son histoire d'amour avec le Québec et exclut même toute collaboration future avec le Bloc québécois, qui a pourtant remporté les deux tiers des sièges de la province aux dernières élections.
Au sortir de sa rencontre avec la gouverneure générale Michaëlle Jean, jeudi, le premier ministre a tendu la main aux deux autres partis "nationaux" c'est-à-dire le Parti libéral et le Nouveau Parti démocratique (NPD), qu'il a invités à travailler avec lui à la relance de l'économie.
"Ceux qui ont été élus ici pour défendre les intérêts du Canada dans son entier devraient travailler ensemble, jusqu'à un certain point, afin de préparer un plan économique pour le Canada", a-t-il résumé.
Du même souffle, il a cependant clairement indiqué que le Bloc québécois n'était pas visé par cette offre, en forme de rameau d'olivier, qui survient après une bataille rangée qui a duré précisément une semaine.
M. Harper a insisté pour dire que la présence du parti de Gilles Duceppe à Ottawa était légitime et qu'il fallait écouter ses députés. Il a toutefois laissé entendre qu'une relation plus étroite avec le parti souverainiste ne serait bonne ni pour le parti au pouvoir, ni pour le pays.
"Comme premier ministre, je ne me suis jamais mis dans une (situation) où je dépends du Bloc québécois pour gouverner le pays et je pense que je ne serai jamais dans une telle position. C'est une position à mon avis très dangereuse pour le pays et très dangereuse pour un premier ministre", a-t-il insisté.
D'après M. Harper, la mission et les principes du Bloc sont plus éloignés de ceux des formations fédéralistes que le sont la gauche et la droite du spectre politique.
"Ils ont un objectif fondamentalement différent, qui n'est pas le même que nous trois", a-t-il dit, en mettant de son côté ses deux rivaux fédéralistes, le PLC et le NPD.
"Je crois que c'est une différence vraiment fondamentale. Je crois que c'est plus fondamental que d'être un peu plus favorable aux marchés ou un peu plus interventionniste."
Le premier ministre s'est toutefois bien gardé de rappeler que son gouvernement devait au Bloc d'avoir survécu à son discours du Trône de 2006 ainsi qu'à son budget de 2007, qui contenait entre autres la "solution" au déséquilibre fiscal.
Son homologue québécois Jean Charest, s'est toutefois chargé de lui rafraîchir la mémoire, en même temps que celle des électeurs de la Belle Province.
"Je constate dans l'histoire de ce gouvernement minoritaire que le Bloc québécois l'a appuyé pour faire passer son discours du Trône de 2006. Au budget, il y a des moments où le Bloc québécois a été un partenaire du gouvernement fédéral. Faisons la part de choses", a-t-il déclaré à Saguenay, où il faisait campagne vendredi.
Il reste à voir quelle sera l'attitude de Stephen Harper envers le Québec à son retour au Parlement, en janvier.
Ses propos indiquent toutefois un changement de ton. Au cours des derniers jours, le chef conservateur s'est détourné des nationalistes québécois après les avoir courtisés pendant des années dans l'espoir d'obtenir une majorité de sièges à la Chambre des communes.
M. Harper a ainsi tenté de faire éclater la coalition des partis d'opposition ligués contre lui en accusant les libéraux et les néo-démocrates d'avoir vendu leur âme aux séparatistes. Il a qualifié leur union avec la formation souverainiste de "pacte avec le diable".
Ces commentaires, repris en choeur par son caucus, ont suscité de très vives réactions tant à Ottawa qu'au Québec, où s'achève la campagne électorale provinciale.
Pour le chef du Bloc, Gilles Duceppe, le premier ministre joue un jeu dangereux. "Stephen Harper s'est sciemment et brutalement lancé dans la pire des politiques, celle de la division, de la peur et du mensonge", a-t-il souligné.
"En contestant la légitimité des élus du Bloc québécois, le chef conservateur a dénigré le vote des Québécoises et des Québécois. Il a poussé ses partisans à se lancer dans les pires attaques contre le Québec qu'on a vues depuis les événements de Meech. Stephen Harper s'est comporté comme un incendiaire, simplement pour sauver sa peau."
M. Duceppe croit que son rival aura bien du mal à regagner l'appui des électeurs. C'est aussi l'avis du néo-démocrate Thomas Mulcair, qui trouve néanmoins "triste" l'attitude du premier ministre.
"Que Stephen Harper veuille brûler ses ponts avec le Québec, il vivra avec les conséquences. Malheureusement, il est en train de brûler des ponts à travers le Canada", a-t-il déploré.
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