Le premier ministre Stephen Harper s'est présenté comme prévu, jeudi matin, à 9h30, à Rideau Hall, la résidence de la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean. LA PRESSE CANADIENNE /Tom Hanson
OTTAWA - Dans un geste sans précédent dans l'histoire du Canada, la gouverneure générale, Michaëlle Jean, a décidé d'accéder jeudi à la demande du premier ministre Stephen Harper de suspendre les activités du Parlement jusqu'au 26 janvier.
Par cette mesure exceptionnelle, M. Harper sera donc parvenu à se maintenir au pouvoir, du moins pour quelques semaines de plus.
Le premier ministre s'est rendu de bon matin à la résidence officielle de la gouverneure générale pour la prier de lui accorder cette pause. Après 2h30 de suspense, il est finalement sorti de la résidence officielle de Mme Jean, au même moment où la pluie et la grêle commençaient à tomber violemment.
"Suivant mon conseil, la gouverneure générale a accepté de proroger le Parlement", a-t-il lancé, prétendant que cette décision lui permettait de concentrer ses efforts sur l'économie.
"Ce gouvernement a été élu très récemment avec un mandat renforcé, (...) et la population s'attend que nous soyons capables de travailler et de remplir notre mandat", a-t-il soutenu.
"Quelles que soient les intrigues de coulisses au Parlement, les Canadiens s'attendent à ce que nous allions de l'avant", a-t-il poursuivi.
M. Harper s'assure ainsi de la survie de son gouvernement pour plusieurs semaines, alors qu'il devait se soumettre à un vote de défiance pas plus tard que lundi prochain. Tout indique qu'il aurait perdu à ce moment la confiance de la Chambre.
Le chef libéral Stéphane Dion a d'ailleurs fait parvenir jeudi matin à Mme Jean une lettre signée par 161 députés des partis d'opposition l'informant "qu'ils voteraient en faveur de la motion de non-confiance déposée à l'opposition officielle si cette motion faisait l'objet d'un vote tel que prévu le lundi 8 décembre 2008". Du même coup, il l'avisait qu'il était en mesure de pouvoir former un nouveau gouvernement viable.
En début de semaine, une coalition formée par le Parti libéral du Canada (PLC) et le Nouveau Parti démocratique (NPD), appuyée par le Bloc Québécois, a promis de renverser le gouvernement conservateur à la première occasion. Depuis, M. Harper se débattait pour assurer la survie de son gouvernement.
Cette fin abrupte des activités parlementaires a bien évidemment indigné les partis d'opposition, qui ont plaidé toute la semaine que proroger la session à des fins partisanes était illégitime.
Le chef bloquiste, Gilles Duceppe, a été le premier à réagir après l'annonce de M. Harper, et il s'est dit toujours "résolu à débarrasser le Québec de Stephen Harper et de son gouvernement".
"C'est une journée fort triste pour la démocratie parlementaire", a renchéri le chef néo-démocrate, Jack Layton.
"Quand nous reviendrons à la Chambre des communes, nous allons exprimer cette perte de confiance", a-t-il prévenu.
Quant à Stéphane Dion, il est allé dans le même sens que les deux autres chefs des partis d'opposition. "Pour la première fois dans l'histoire du Canada, le premier ministre s'est enfui du Parlement", a-t-il déploré.
Il a assuré que la coalition tiendrait malgré tout, exprimant toutefois un bémol.
"Nous voulons remplacer Stephen Harper, à moins qu'il change monumentalement ce qu'il a fait jusqu'à présent", a-t-il indiqué.
Il n'a pas spécifié quel type de "changement monumental" pourrait faire reculer la coalition, mais il a néanmoins indiqué qu'il souhaitait un vrai plan de relance de l'économie.
Les conservateurs disposent donc d'une période des Fêtes élargie pour tenter de discréditer cette coalition aux yeux des Canadiens ou espérer qu'elle implose d'elle-même.
Chez les conservateurs, certains ont confié croire que cette coalition ne tenait qu'à un fil. La course au leadership du Parti libéral, de même que la personnalité de son chef démissionnaire, M. Dion, apparaissent comme des éléments pouvant potentiellement semer la division.
Plusieurs ont d'ailleurs été sidérés de voir une vidéo de M. Dion filmée de façon franchement amateure et présentée sur les ondes télévisuelles mercredi soir, en réponse au "discours à la nation" de M. Harper.
A la sortie d'un caucus exceptionnel jeudi après-midi, le député libéral ontarien Jim Karygiannis a même laissé entendre que M. Dion devait céder sa place et qu'il ne donnait pas cher de l'avenir de cette coalition.
Il a cependant été rabroué par ses collègues. Tant M. Dion que les deux principaux candidats à sa succession, Bob Rae et Michael Ignatieff, ont assuré de la solidarité du caucus de leur parti.
Les membres du PLC choisiront en mai prochain leur prochain leader, mais on ignore ce qu'il adviendrait si une élection générale était déclenchée précipitamment avant cette date.
Un tel déclenchement pourrait survenir par exemple si la coalition s'opposait au budget conservateur, qui devrait être déposé le 27 janvier, au lendemain de la rentrée parlementaire.
Dans l'éventualité d'une perte de confiance de la Chambre, la gouverneure générale pourrait également demander au chef de l'opposions de prendre les rênes du pouvoir. Les libéraux, qui comptent 77 députés, appuyés par les bloquistes (49 députés) et les néo-démocrates (37 députés), pourraient alors renverser les troupes de M. Harper (143 députés).
Mais ils devront d'abord affronter ce qui risque d'être une imposante campagne de relations publiques conservatrice, déjà entamée, et destinée à disqualifier leur alliance.
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