Le tribut de la mutation des médias
Conflit au Journal de Québec
Difficile de jouer les Salomon et de trancher à savoir qui ont raison dans le conflit de travail qui vient d'éclater entre nos collègues du Journal de Québec et leur employeur, la Corporation Sun Média (Québécor). Nous sommes en présence d'une sorte de «j'ai raison et t'as pas tort».
Il faut convenir que Québécor a toujours été considéré, à juste titre, comme un employeur qui n'hésitait pas à consentir les meilleures conditions de travail, salaires inclus, à ses employés. Au fait, le porte-parole syndical, Denis Bolduc, confirme que l'enjeu de l'affrontement n'est pas pécuniaire bien que son vis-à-vis Luc Lavoie invoque les hauts salaires des journalistes comme un justificatif au lock-out de dimanche dernier.
Développement numérique
L'enjeu majeur du conflit réside assurément dans les mesures qu'entend exploiter Sun Média pour faire face au développement exponentiel des médias numériques et de la multitude de nouvelles plateformes de diffusion. À l'instar de l'ensemble des éditeurs de l'Occident, Québécor et Sun Média doivent prendre le virage numérique et adapter leurs modes de production actuels à la réalité contemporaine des médias.
Jamais plus le travail journalistique ne se réalisera de la même façon. Jamais plus le comportement du lecteur ne sera le même. Un observateur privilégié remarquait récemment que, dans 5 ans, plus personne ne se procurera un journal pour connaître ce qui s'est passé hier. La télévision en continu, les chaînes de radio spécialisées, les nouveaux médias, dont nos appareils de téléphonie cellulaire, nous aurons transmis avec force détails toutes les grandes nouvelles du monde bien avant la publication du journal quotidien. Il est vrai que cette mutation profonde provoquera une révision des effectifs des médias. Déjà en Europe, le Monde et le Figaro ont fait des victimes. Chez nos voisins du sud, le Washington Post a fait disparaître des postes alors qu'il y a quelques jours, le Chicago Tribune et le Los Angeles Times annonçaient 250 mises à pieds.
Complicité
Confrontés à cette dure réalité, patrons et syndiqués auraient avantage à unir leurs efforts au lieu de s'enliser dans l'affrontement. Il existe des endroits où ce virage a été abordé avec succès. En toute modestie, ce fut le cas entre autres chez nous, soit Québec Hebdo et Médias Transcontinental. Conscients des enjeux, c'est en toute complicité que nos artisans et gestionnaires se sont engagés dans la mise à jour de nos modes de production avec un succès remarquable. Depuis plus d'un an, l'opération fonctionne à merveille en exploitant les médias papiers, que vous connaissez déjà, auxquels nous avons ajouté un site internet performant au-delà de nos prévisions.
L'industrie journalistique doit absolument s'adapter aux réalités nouvelles. Elle doit toutefois le faire avec le plus grand respect du capital humain qui constitue à la fois ses bras et son esprit, sa matière première. Le défi est double pour la presse écrite qui doit aussi faire face à l'incontournable montée des quotidiens gratuits. Des situations qui devraient continuer à favoriser nos hebdomadaires locaux. Devant la mondialisation de l'information, nos hebdos s'imposeront comme rempart de l'information de proximité en plus de jouir de l'élément gratuité dans sa distribution.
Il est à souhaiter que nos amis du Journal de Québec et leur employeur trouvent rapidement le terrain qui leur permettra de faire face au défi énorme que pose l'éclosion des nouvelles plateformes et de la haute technologie. Il faut aborder cet incontournable virage avec la plus grande rigueur professionnelle, le respect le plus strict des normes d'éthique et avec le désir profond de maintenir la diversité des sources, une assise fondamentale en démocratie. Sans oublier un fond humaniste propre à assurer le respect des individus à l'intérieur d'entreprises qui subissent les pressions mercantiles d'un marché qui gobe tout. La concertation et le travail d'équipe émergeront en pareilles circonstances, à la condition que les acteurs occupent collégialement toute la scène et non pas uniquement le côté cour ou le côté jardin.