On achève bien les chevaux
Chronique urbaine de Jean-Claude L'Abbée
Il y aura bientôt 12 ans, un ami a eu à décider si les traitements administrés à sa conjointe devaient être interrompus ou maintenus. Ce fut la plus difficile décision de sa vie.
À l’âge de 47 ans, la conjointe de cet ami fut opérée pour une tumeur au cerveau. Après avoir subi quelques autres interventions à la suite de complications, cette femme tomba dans une forme de coma. Elle devait recevoir certains traitements particuliers pour pouvoir continuer «à vivre». Le médecin expliqua à plusieurs reprises à mon ami qu’il n’y avait aucun espoir que sa femme retrouve un jour sa conscience. Malgré tout, ne pouvant se résoudre à laisser partir celle qu’il aimait, il demandait au médecin de maintenir les traitements.
En fait, en dépit de la certitude donnée par le médecin que sa femme était cérébralement morte, mon ami ne pouvait égoïstement se résoudre à la laisser l’abandonner. Lors de leur dernier échange à ce sujet, le médecin traitant, regarda mon ami directement dans les yeux et lui demanda doucement «et si elle pouvait choisir entre demeurer ainsi ou mourir doucement en interrompant ce traitement, selon vous, que déciderait-elle?». Mon ami prit soudainement conscience que sa femme n’aurait jamais voulu de cette pseudo vie. Il accepta alors la recommandation du médecin et accompagna dans la mort celle qu’il chérissait depuis ses 20 ans.
Cette histoire m’habite depuis que je m’intéresse au procès de Stephan Dufour, un résident d’Alma, au Saguenay, qui est accusé d’avoir aidé son oncle Chantal Maltais à se suicider. Atteint de poliomyélite, M. Maltais souffrait au point de se cogner la tête sur les murs jusqu’à en perdre connaissance. Il demandait quotidiennement à son neveu de l’aider à se suicider. En septembre 2006, Stephan Dufour accepta d’installer un dispositif de cordes qui permit à Chantal Maltais de se suicider dans les jours qui suivirent. Au moment où j’écris cette chronique, le jury n’a pas encore rendu sa décision. J’espère que certains d’entre eux ont vécu des expériences qui leur permettront de comprendre la lâcheté d’un système judiciaire qui empêche une personne malade et souffrant le martyre de mourir dignement, parce que ce système ne reconnaît pas le droit au suicide assisté.
Qu’une personne lourdement handicapée et vivant dans de grandes souffrances ne puisse pas lucidement se faire aider à mettre un terme à une vie devenue infernale est moralement inacceptable. Il faut que nos politiciens se décident à légiférer pour permettre le suicide assisté. Bien sûr, il faudra baliser le tout pour éviter qu’on se débarrasse de quelqu’un par vénalité, mais il est inacceptable que nous n’ayons pas, pour ceux qui souffrent et veulent mourir, la même pitié qu’on a pour les animaux. Après tout, on achève bien les chevaux.
Pour ceux que ça intéresse, mon ami est follement amoureux d’une nouvelle conjointe. Ils ont mutuellement convenu d’un pacte. Si l’un des deux devient impotent et demande à l’autre de l’aider à mourir, il ou elle le fera.