Négociation au marché du début du siècle précédent. (Photo Musée McCord)
La vie quotidienne au marché Champlain à Québec
Un brin d'histoire avec la Société historique de Québec
En notre début de siècle de prétendu progrès - siècle de la vitesse, de l’atome, de voyages en avion-fusée, de robots -, il est bon, pour quelques instants, d’oublier un peu le présent et de se replonger vers 1900 dans l’atmosphère de calme et de sérénité dans laquelle vivaient, les jours de marché, nos ancêtres, sur une place de marché public.
Nos aïeux savaient s’amuser. Notre vie moderne et trépidante, que souvent nous affectons d’aimer, a fait malheureusement disparaître tout le côté pittoresque d’une vie citadine «pas mal plus rangée» que la nôtre, mais certainement «pas moins pimentée». Si l’on n’était pas riche à l’époque, on avait du moins de l’esprit, et la gauloiserie y avait ses adeptes. Ce n’est pas, de nos jours, qu’on pourrait, comme cela se faisait souvent autrefois, se payer le luxe de berner à cœur joie les «naïfs». Il y a donc un peu plus de 100 ans, d’impayables loustics étaient devenus de véritables virtuoses dans cet art périlleux...
Le «boss Dionne»
Ainsi, de très bonne heure, le samedi matin, sur la place du marché Champlain, à la basse-ville de Québec, vers 1860, un vieil «original» - comme aurait dit notre poète national Louis Fréchette -, surnommé par les habitués du coin le «boss Dionne», sévissait. Son travail consistait à rafler aux cultivateurs qui faisaient affaire sur ce marché, au plus bas prix possible, tous les morceaux de nourriture de choix pour la pension des étudiants du Séminaire de Québec, qui se trouvait tout près de là, sur la falaise. Cet homme trouvait toujours des «trucs pendables» pour se payer la tête des «habitants».
Malgré la ruse bien normande des braves cultivateurs qui ne se méfiaient pas assez de lui, notre homme réussissait souvent à «rouler» gentiment. Par exemple, un jour de marché, le fin renard qu’était le «boss Dionne», arrêté en extase devant un énorme quartier de viande de bœuf, qui, seul, pouvait suffire à nourrir durant une semaine ses voraces jeunes pensionnaires du Séminaire, prenait un air piteux pour dire à l’habitant sur ses gardes :
- Mon cher, comment fais-tu pour vendre pareille viande? Rien qu’à voir de loin, ça sent déjà pas bon… ta vache, sais-tu? Elle était bien malade quand tu l’as abattue…Moi, je connais ça, la viande, je suis vétérinaire…
- Quoi qu’elle a de travers, ma vache?, ripostait, ébranlé, le brave paysan.
- Eh, bien! t’es mon ami, reprenait le «boss Dionne», je vais te le dire en secret… Ta vache, elle a… l’amphithéâtre… Si tu veux pas tout perdre, vends-la moi à bas prix pour mes chiens!
Neuf fois sur dix, notre homme gagnait la gageure et, riant dans sa barbe, remportait avec lui, pour une bouchée de pain, le beau morceau de viande… Malhonnête, cet homme? Que non! Il faisait cela pour garder au plus bas coût le montant de la pension que le Séminaire de Québec chargeait à ses élèves. Le «boss Dionne» était le pourvoyeur des victuailles de cette institution et il ne tirait aucun profit pour lui-même de cette pratique. Et, au sujet du mot «amphithéâtre», il l’avait appris de son frère, appariteur à l’École de médecine de l’Université Laval, située dans d’autres édifices appartenant au Séminaire de Québec…
Jours de marché à Québec
Les jours de marché, dès l’aube, des filées de voitures ou de carrioles surgissaient des villages des alentours de Québec, chacune conduite par un «habitant», accompagné de sa femme, encore plus «matoise» que lui, venus vendre les produits de leur ferme. Au cours de la journée, la «bonne femme» en profitait pour se rendre en tramway sur la rue Saint-Joseph, dans le quartier Saint-Roch, la rue des grands magasins, d’où elle ressortait, toute rouge, des paquets pleins les bras. En une heure, elle pouvait avoir dévoré les recettes d’un mois de travail de son mari... Mais, par contre, elle retournait chez elle, toute fière d’avoir pu «gréer» à un si bon compte sa nombreuse famille restée dans le village…
Quel genre de gens voyait-on sur le marché public Champlain de l’époque? De gros et petits bourgeois, mais, surtout, des gens «ordinaires», qui, devant des marchands rusés qui faisaient la sourde oreille, voulaient tous «marchander». Les dames, panier au bras, palpaient en connaisseur les légumes «trop verts» ou les fruits «trop mûrs» à leur goût étalés sur les tables. D’un bout à l’autre du marché, l’on entendait clamer : «Carottes, beaux navets, beaux gros choux de Siam, belles fraises des champs ramassés dans la nuit, belles “pétaques” nouvelles : pas cher, pour rien du tout, que c’est une pitié, mes bons messieurs, mes bonnes dames!»
Précairement juchées sur leur tas de légumes, les grosses maritornes, rubicondes et joufflues, brandissaient, sous le nez de leurs clients, tous leurs beaux produits de la ferme. Et, si, pour la forme, le client rouspétait quelque peu sur les prix de ceux-ci, la langue bien pendue de ces «joyeuses commères» - comme dirait Shakespeare – lançait à plein gosier, au rire général, de cuisantes ripostes plus vertes mille fois que leurs longues queues d’oignons : «Si t’es pas content, mon bonhomme, va t’faire pendre ailleurs!»
Le bourgeois, loin de se fâcher, s’empressait alors de sortir ses écus… Ceux qu’amusait la scène prenaient bonne note pour leurs futures négociations avec cette «malotrue»… En ce temps-là, en l’absence de constables sur la rue, les gens du marché devaient surveiller leur pécule. Les «pick-pockets», tire-laine et autres «apaches» s’en donnaient parfois à cœur joie, grâce aux menaces simulées de leur pistolet sans amorce et de leurs «liches-coquin », une arme blanche qui servait à détrousser les pauvres gens… Sur cette place du marché, il y avait bien, alors, des «chevaliers servants» qui escortaient leur charmante épouse ou leur timide «promise», mais jamais, de mémoire d’homme, la solide canne-épée qu’ils exhibaient à leur ceinture ne sortait de son fourreau… Et j’aurais pu parler aussi, le dimanche, sur la place du marché, après la grand-messe, des charlatans de tout poil, des acrobates improvisés, des prestidigitateurs de tout acabit, des «arracheurs de dents» sans douleur… pour eux-mêmes, qui y exhibaient leurs talents variés…
* Collaboration spéciale Raymond Laberge, historien, 2 juin 2008