Les beaux yeux de Jennifer
«Pour tes cinq ans, je te promets de t'offrir le meilleur gâteau au monde. Un gâteau comme tu l'as tant souhaité. Il aura la forme d'une belle princesse avec une grande robe en crémage rose. Elle portera une couronne de bonbons, aura des yeux en Smarties et un nez en jujube. Comme dans tes rêves. Tu vas voir ma grande, tu n'oublieras jamais cette fête-là! Parce qu'on a pas tous les jours cinq ans!»
Ces mots, Jennifer ne les a jamais oubliés. C'était quelques mois plus tôt, lors d'une belle journée d'automne. Après des semaines et des semaines de «peut-être» et de «simili oui», son père lui confirmait enfin que son rêve allait devenir réalité.
Folle de joie, Jennifer s'est assurée de propager la bonne nouvelle. Des membres de sa famille jusqu'à son groupe d'amis de la garderie, tous savaient que le 22 août 1983 se voudrait une journée exceptionnelle dans la vie de la fillette.
Arrive finalement le moment tant attendu. Dans la cuisine, la lumière est éteinte. La fébrilité est à son paroxysme. Au bout de la table, Jennifer a les yeux grands comme des trente sous. Rassemblés autour d'elle, jeunes et moins jeunes chantent à tue-tête le traditionnel «Joyeux anniversaire». Puis apparaît la princesse. Elle est splendide. Les chandelles donnent l'impression qu'elle porte une couronne scintillante. La gamine en a le souffle coupé. C'est le plus beau jour de sa courte existence.
Vient alors le temps de partager l'œuvre. Comme le couteau est bien affûté, c'est papa qui se charge de l'opération : 48 % du gâteau est distribué parmi les partenaires de la fête : grand-maman, qui a décoré la maison; tante Gertrude, qui a les joues endolories à force de gonfler les ballons; tonton Michel, qui s'est occupé des chapeaux; et bien sûr maman, qui a passé la dernière nuit à donner vie à la pâtisserie. À eux appartient le loisir de disposer de leur part à leur guise.
Comme il ne faut pas oublier ceux qui ont assuré le financement de la fête, papa décide qu'ils auront droit à 25 % du gâteau. Ce qui n'est pas sans faire l'affaire de tante Marthe, une propriétaire de disco-mobile, dont la compagnie assure le volet musical de la journée.
Puis il y a les étrangers, ceux qui sont venus de loin, qui se partageront 16 % de la fabuleuse princesse. Du maigre 11 % qui reste, 5 % seront mis de côté afin d'accommoder les invités-surprises, alors que l'autre 6 % sera réservé à Bruno et Mélanie, qui ont propagé la bonne nouvelle de l'événement.
Devant Jennifer, l'assiette est toujours vide. Pas la moindre trace du passage d'une princesse. Les yeux en larmes, elle se tourne vers son paternel.
«Papa, pour ma fête, tu m'avais promis une princesse. Non seulement la plus belle, mais la meilleure au monde. Je l'attends depuis des mois. Et voilà qu'aujourd'hui, je n'y ai pas droit. Pourquoi? N'est-ce pas MA fête?»
Et le père de lui répondre. «Pour connaître les joies du gâteau, tu devras faire des beaux yeux à grand-maman, à tante Gertrude, à tonton Michel ou encore à maman. Alors, peut-être qu'ils accepteront que tu goûtes à ce qui devait être TON gâteau. Ça peut paraître bizarre, mais c'est comme ça.»
Vingt-cinq années se sont écoulées depuis. Pour ses 30 ans, Jennifer souhaitait assister au spectacle de Céline Dion sur les plaines d'Abraham. C'était une chance pour elle de célébrer SON anniversaire en compagnie de l'une des plus grandes chanteuses au monde, mais aussi celui de SA ville, Québec. Pour mettre la main sur un des précieux billets, elle devra encore une fois faire des beaux yeux à des partenaires de la fête. Ce qui n'est pas sans lui rappeler un certain 22 août 1983…