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La devise «Je me souviens» (3 de 5) : Un tournant en 1978

Un brin d'histoire avec… la Société historique de Québec)

Article mis en ligne le 11 mai 2008 à 16:30
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La devise «Je me souviens» (3 de 5) : Un tournant en 1978
Les armoiries et la devise.
La devise «Je me souviens» (3 de 5) : Un tournant en 1978
Un brin d'histoire avec… la Société historique de Québec)
Le vent a tourné radicalement à la fin des années 1970, quand le ministère des Transports, un peu plus d’un an après la victoire du Parti Québécois, a décidé de remplacer le slogan touristique «la belle province» par la devise «Je me souviens» sur les plaques d’immatriculation. Cette décision a suscité des commentaires dont un article du Montréal Star, au début de 1978, et une lettre ouverte intitulée «Je me souviens, just part of it». Selon cette lectrice, Hélène Paquet, une petite-fille d’Eugène Taché, «Je me souviens» n’est que la première ligne de la devise qui se lit comme suit : Je me souviens / Que né sous le lys / Je croîs sous la rose. I remember / That born under the lily / I grow under the rose.
Contactée en juillet 1992 par téléphone et par courrier, Mme Paquet, aujourd’hui décédée, n’a pu préciser l’origine de ce texte de Taché. On notera que ses propos ne concordent pas avec ceux que son père, Étienne-Théodore Paquet, pour qui la devise n’avait que trois mots. L’opinion de Mme Paquet était-elle répandue dans les milieux anglophones? Difficile à dire. On a vu que les ouvrages de référence les plus connus n’y faisaient pas allusion. Un article publié dans The Gazette en 1986 porte à croire que la «devise complète» n’était pas de commune renommée. Dans cet article, Don MacPherson traitait encore des plaques d’immatriculation. Il se posait la même question que le journaliste du Star en 1978 («Quebecers remember - but what?») et y répondait de façon plutôt légère. Il s’attira cependant les commentaires de généreux lecteurs, ce qui l’amena à revenir sur le sujet. Entre-temps, il avait lu la brève explication de Colombo (déjà citée), mais les propos des lecteurs lui parurent plus intéressants.

Le journaliste cita d’abord, pour l’écarter aussitôt, l’opinion un peu fantaisiste d’une première lectrice qui disait avoir vu, 50 ans plus tôt, sur le pupitre de l’institutrice de sa tante, une illustration montrant un chien (représentant les Français) tenant un os (représentant les Anglais) accompagnée du poème du Chien d’or («Je suis le chien qui ronge l’os…») et de la devise «Je me souviens» qui aurait été celle des Patriotes de 1837.

Un autre lecteur lui raconta une histoire plus agréable qui lui permit, comme Godfrey et d’autres, plus tard, d’ironiser sur la décision de mettre la devise sur les plaques d’immatriculation : «The story confirmed by Quebec historians is as follows, écrit-il (citant Jean-Pierre T[…] de Montréal). During the construction of the legislature [sic] in Quebec City, the deputy minister of Public works [sic], Eugène E. Taché, had stonemasons carve under a shield the first line of a statement he had written earlier. The statement read: Je me souviens / Que né sous le lys / Je crois sous la rose, which translates to: “I remember that while born under the fleur de lys (of France) I grow under the rose (of England)”.» Une lectrice de l’Île Perrot, Jane S[…], ajouta que cette devise était souvent utilisée autrefois dans des discours : «When a speech was started, or towards the end of a speech, the speaker started with je me souviens (and) the room would respond with the other (words) which were supposed always to be ensemble… It was taught in many French Catholic classical colleges until approximately 1940, when changing courses, etc., caused it to be dropped from the instruction.» MacPherson concluait en disant que le PQ n’avait probablement pas l’intention de rappeler aux Québécois «that they had flourished under the rose of England».

Joint par téléphone le 8 février 1995, T. n’avait plus d’historiens à citer. Il prétendait que la «devise complète» était inscrite dans la façade de l’Hôtel du Parlement (ce qui est évidemment inexact); une semaine plus tard, il a reconnu que sa seule source était une entrevue télévisée avec une descendante de Taché. Quant à madame S., aujourd’hui décédée, il n’a pas été possible de la joindre. Si ce qu’elle prétend est exact et que la «devise complète» était si connue dans les collèges classiques, comment se fait-il qu’on ne puisse en trouver aucune trace dans la documentation en langue française ?

Et c’est ainsi qu’après avoir écarté l’information exacte obtenue du dictionnaire de Colombo, au profit de l’opinion d’un lecteur qui ne pouvait s’appuyer sur aucune source fiable, Don MacPherson relaya la rumeur qui s’amplifia et gagna en notoriété, car Colombo rédigea une entrée plus élaborée dans la nouvelle édition de son dictionnaire, en 1987, cette fois sous le titre «Je me souviens / Que né sous le lys, / Je crois [sic] sous la rose» : «Eugène Taché, architect, selected the first three words of the twelve-word motto to be inscribed beneath the coat of arms on the National Assembly building in Quebec City, 9 Feb. The inscription «Je me souviens» (I remember) recalls the glory of the Ancien Régime, the language, laws, and religion of Quebec before the Conquest of 1759. However, as columnist Don MacPherson noted in The Gazette of Montreal, 19 Aug. 1986, the full passage, of unknown origin, runs: “I remember / that while under the fleur de lys [of France] /, I grow under the rose [of England]”.»

Don MacPherson était donc devenu la source. Sept ans plus tard, Colombo récidiva dans un autre ouvrage et y ajouta un commentaire plus politique : le poème «of unknown origin [...] implied co-existence; but in the motto the words suggest separate existence»! Voilà donc un poème d’origine inconnue (et non de Taché ?) qui inviterait à la co-existence tandis que la devise qui en serait issue évoquerait la séparation!

Il serait trop long d’énumérer ici tous les articles qui, depuis dix ans, ont colporté ces propos, particulièrement dans les médias de langue anglaise : Toronto Star, Globe and Mail, Citizen (Ottawa), Edmonton Journal, la Gazette, etc. Le plus souvent, en remontant vers la source, on rencontre Godfrey ou MacPherson, pour tomber finalement sur une source anonyme, un lecteur ou une lectrice, ou un descendant de Taché. D’un média à l’autre, le message se déforme parfois au point où l’on obtient des propos qui tiennent du roman, comme ceux que la Gazette a publiés, sous la plume de Nick Auf der Maur le 27 juillet 1997 : «What are we supposed to remember? Everybody thinks it was the Plains of Abraham or something like that. In fact, our motto was coined for the opening of the legislative buildings in Quebec City in the 1860s. Under the French regime, Quebec was a colony under the monarchy. It was under the British that responsible government and democracy were introduced. And so when they opened the legislative building, today called the National Assembly, they read a poem : Je me souviens / que né sous le lis, / je fleuris sous la rose. I remember, that born under the (French) lily; I grew under the (English) rose.»

Voilà maintenant que le poème a été lu à titre de reconnaissance à l’inauguration de l’édifice du Parlement, une cérémonie dont on ne trouve aucune trace!

(Collaboration spéciale Gaston Deschênes, historien)
Cette chronique est une gracieuseté de la Société historique de Québec. Vous avez apprécié? Pour en savoir plus, visitez le site Internet: www.societehistoriquedequebec.qc.ca

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