Dossier : Quand les guerriers deviennent des hommes (1/5)
Il est de ces histoires qui ont le propre de bouleverser le sens des choses. Celle que nous vous racontons aujourd’hui est précisément de cette catégorie.
La pire ignominie issue du cerveau de l’homme, la guerre, est synonyme de violence, de hargne et de lâcheté notamment parce que ceux qui la décrètent ne sont pas ceux qui la font. Or, en ce 27 décembre 1944, quelque part en Atlantique Nord, au large des côtes canadiennes, un événement allait transfigurer la perception traditionnelle de la guerre. Désormais, la guerre peut être symbole de fraternité, d’amitié voire d’humanisme.
En pleine Bataille de l’Atlantique, une corvette battant pavillon canadien escorte un convoi de ravitaillement destiné à l’Angleterre. Un U-Boat allemand croise dans le secteur avec la mission d’anéantir le convoi. Le commandant en second du navire canadien, Stanislas Déry, est un jeune homme originaire de Trois-Pistoles, résident de Québec depuis qu’il a terminé ses études au Collège des Jésuites. Ses ordres sont formels : couler le U-Boat de la Kriegsmarine allemande. Ce qui est fait.
Dans les minutes qui suivent, 54 sous-mariniers remontent péniblement à la surface. Parmi eux, le commandant Peter Heisig. À bord de frêles esquifs, ils s’approchent de la corvette entretenant un improbable espoir d’être recueillis, car les règles de guerre en mer sont ce qu’elles sont…
Sur le pont du navire d’escorte les armes pointent vers les naufragés. Tout à coup, un cri retentit : «Ne tirez pas! Dont shoot!» Stanislas Déry défi ses ordres et ordonne à ses hommes de recueillir et de faire prisonnier l’équipage allemand. Le respect pour la vie humaine entretenu par le jeune officier est une valeur trop bien ancrée pour qu’il se résigne à confier à la mer le sort de ces 54 hommes.
Heisig et ses équipiers se constitueront prisonniers. Après des premiers moments de confrontation, les équipages finiront par cohabiter puis à fraterniser. Déry et Heisig se lieront d’amitié avant que la troupe allemande soit débarquée dans un camp de prisonniers. Le conflit terminé, les deux hommes entretiendront cette nouvelle relation par une correspondance soutenue. Finalement, ils se rencontreront pour la première fois à l’air libre de Munich en 1961.
C’est cette touchante histoire d’une amitié impossible que Québec Hebdo porte à votre attention cette semaine, sous la signature de Karine Bouchard et Frédérick Masson. Jusqu’à présent elle résidait dans la mémoire de ses acteurs, de leurs familles et amis. Elle est maintenant publique. Un livre vient d’être lancé en France sous la plume de Jean-Louis Morgan et Linda Sinclair. Il le sera en mai prochain à Québec en même temps qu’un documentaire signé Alain Stanké.
Le respect pour la vie humaine a toujours guidé Stanislas Déry. Sa carrière militaire terminée, il exerce le droit et devient ensuite coroner permanent du Québec. Ironiquement, la fonction principale d’un coroner est de scruter un événement où il y a eu mort d’homme et d’élaborer des suggestions pour mieux protéger la vie humaine. Quant a Peter Heisig, il est devenu médecin-obstétricien et a mis au monde plus de 3 000 enfants.