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Premier prix du concours de nouvelles

«Le train»

Article mis en ligne le 13 mars 2008 à 16:25
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Premier prix du concours de nouvelles
«Le train»
L’homme est gros. Presque chauve. Il fume la pipe et son tabac sent mauvais. J’ai cru que lui aussi sentait mauvais. En fait, non. Il sent le tabac. Il a de gros yeux bleus et ses mains se hérissent de poils roux plantés dans tous les sens. Je le trouve affreux. Je ne sais pas encore qu’il est mon père. Lui non plus. D’ailleurs, personne ne le sait et cela vaut mieux pour tout le monde. Surtout pour ma mère.

Elle semble préoccupée, ma mère. Cela se voit à des petits riens, des détails. Cette façon de se masser les ailes du nez par exemple. Moi seule sans doute interprète: Attention, il y a quelque chose qui cloche!

Il faut dire que je la connais bien, ma mère. Cela fait huit ans que nous vivons ensemble, toutes les deux puisque mon père n’a pas jugé utile de venir à la clinique voir si je lui ressemblais.

Il y a des hommes qui ne sont pas curieux. Ce n’est pas comme moi. J’aimerais bien savoir à qui ou à quoi il ressemble, mon père. En tout cas, sûrement pas au gros homme chauve de face de moi qui me décoche des sourires auxquels je n’ai nulle envie de répondre.

Au départ de la gare Saint-Lazare, le compartiment était plein mais, depuis Rennes, nous ne sommes plus que trois. C’est pour cette raison sans doute que l’homme se croit obligé d’engager la conversation. Qu’est-ce que ça peut lui faire mon âge, à ce bonhomme? Est-ce que je lui demande le siens?

- «Sept ans…», marmonne maman.

Et je lui en veux parce que, d’abord, ce n’est pas vrai. J’aurai huit ans dans quatre mois. Ensuite, ça ne le regarde pas, mon âge.

Mais elle a répondu sans réfléchir, cela se voit. Elle a la tête ailleurs. Sans arrêt, elle observe les allées et venues dans le couloir. On dirait des poissons dans un aquarium, tous ces gens qui passent et repassent.

Au début, je trouvais que c’était plutôt drôle, mais maintenant cela ne m’amuse plus. Maman non plus, visiblement, mais ça l’intéresse puisqu’elle ne cesse de regarder.

Je les ai vus passer déjà, les deux grands poissons en manteau de cuir mais ils sont revenus et, là, ils se sont arrêtés, le visage collé à la porte vitrée.

Maman a fermé les yeux et je la sens tout contre moi, dure comme une bûche. Sa figure est si pâle que je suis persuadée qu’elle va vomir.

Les deux hommes sont entrés. L’un d’eux, sans rien demander, a saisi la petite valise dont maman ne voulait pas se séparer. Le couvercle soulevé, l’homme paraît content.

Il fait «Tsss! Tsss!» entre ses dents, et son copain semble content de lui aussi. Je me demande bien pourquoi.

C’est vrai qu’il est bizarre à l’intérieur de la valise de maman, plein de boutons et de cadrans. On dirait une T.S.F.

Le gros homme est aussi étonné que moi. Il fronce le sourcil comme s’il cherchait à deviner.

Je crie. Enfin, je crois que je crie mais j’ai la gorge nouée parce que maman s’en va, poussée par l’un des messieurs. Le deuxième se retourne. Il l’interroge:

«Et la petite?...»

Une grosse patte pleine de poils roux s’est posée sur mon épaule. Le gros homme s’est levé, énorme.

- «C’est ma fille», dit il.

Sa fille? Je me débats pour échapper à ce cauchemar. Je ne veux pas être sa fille.

L’un des deux hommes questionne maman:

- «C’est sa fille?»

L’incroyable se produit. Maman a baissé la tête et, d’une voix blanche, elle confirme!

Voilà. Je suis assise auprès d’un gros homme chauve. Tout le froid de l’hiver coule dans mes veines. Je vais mourir certainement, tellement la gorge me serre. Ou devenir aveugle, car tout est trouble. Ou folle. Non, je préfère mourir…

Le train démarre doucement. Je rêve, bien sûr. Maman va revenir, se pencher vers moi…

Elle est là, sur le quai, entre les deux hommes qui la tiennent chacun par un coude. Elle a levé son visage mais ses yeux s’arrêtent à peine sur moi. Elle regarde le gros homme chauve et ses lèvres muettes disent des choses.

Maintenant, je sais que je vais mourir. Ce doit être comme cela quand on meurt, un grand froid.

Je tremble. Le gros homme m’a allongée sur la banquette et me recouvre de son manteau. Un manteau qui sent le tabac, avec une drôle d’étoile jaune cousue dessus.

Le train ne roule qu’en ma mémoire. C’est une vieille affaire. Le gros homme chauve n’est plus.

«Robert est mort», disait le télégramme.

Moi qui n’ai jamais su l’appeler autrement que par son prénom, je suis arrivée aussi vite que j’ai pu. Trop tard, évidemment. Alors je me sens comme creuse. Toute moche.

Pourtant, il a l’air apaisé, Robert. Presque heureux. Peut-être, après-tout, avait-il compris que je l’aimais, papa.
Guy Vieilfault, France

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