Troisième prix du concours de nouvelles
«Ce qu'a vu le vent d'Ouest»
Révolté, révulsé, le vent racle la surface agitée du fleuve, en un long gémissement halluciné. Les vagues se liguent contre les récifs, grugeant quelques millimètres de roc à chaque assaut. Les oiseaux ont fui au large de l'estuaire, loin du lancinant chœur des damnés qui s'élève des flots. Sur le sentier, on distingue à peine une frêle silhouette, balayée de temps en temps par la force brute du vent. Elle progresse lentement vers la jetée, les mains serrées sur son torse, dans un futile effort de protection, les pieds glissés dans des bottes de caoutchouc qui avalent presque entièrement ses cuisses.
Parvenue à quelques mètres du quai, elle se déchausse précautionneusement. Elle aime sentir les cailloux effilés lui lacérer la plante des pieds, l'eau glaciale lui mordre les chevilles, le vent fouetter son visage. Comme tous les soirs, elle a revêtu son vieux chandail de marin, dont les manches trop longues lui donnent l'impression d'enfiler une camisole de force. Précautionneusement, elle en a humé le lainage, imprégné de l'air salin du large et de l'odeur légèrement musquée de sa peau. Les premières semaines, elle le tenait contre elle en talisman quand, fourbue de fatigue et de douleur, elle s'abandonnait à la puissance de ses cauchemars en hurlant son nom ou, si rarement, le rejoignait en rêve dans une crique à l'eau cristalline, désertée. Les nuits s'étaient muées douloureusement en mois et, maintenant, elle ne l'enfilait plus que lors de cette promenade vespérale quotidienne.
Extraits de la nouvelle de Lucie Renaud, 3e prix