La Terre pourrait-elle supporter que la moitié de l'humanité possède son propre véhicule? (Photo Eric Boucher)
À chacun sa Tata ou l'individualisme rendu accessible
L'arrivée sur le marché d'une auto à 2 500 $ fait craindre pour la planète
À l'heure où un être humain sur deux possède un cellulaire sur le globe, le conglomérat indien Tata lance une automobile qui coûtera environ 2 500 $. L'expression ultime de l'individualisme se trouve ainsi rendue accessible aux habitants les plus pauvres du monde. La Terre pourrait-elle supporter que la moitié de l'humanité possède aussi son propre véhicule?
Il y aurait trois voitures pour quatre adultes aux États-Unis. En projetant le même taux de motorisation pour les Chinois seulement; c'est un milliard de nouvelles automobiles sur le marché d'ici 2030 et presque autant en Inde. La consommation en pétrole de ce plausible ajout massif d'automobiles serait équivalente à tout ce qui se consomme dans le monde en ce moment.
Selon Jean Mercier, du Département de sciences politiques à l'Université Laval, qui a participé à de nombreuses recherches sur les politiques de réduction des gaz à effet de serre, cette possibilité n'est tout simplement pas soutenable au niveau du pétrole et des ressources naturelles.
"Pour chaque auto produite, 400 000 litres d'eau sont souillés. Peut-on imaginer pour un milliard de nouvelles autos? On sait que les nouvelles technologies vraiment plus vertes, comme les voitures à l'hydrogène, ne seront pas applicables à la consommation de masse avant deux décennies. On fait quoi d'ici là?", se questionne-t-il.
Il faudra bien un jour, selon lui, comptabiliser le coût collectif réel de production d'une automobile. Il évalue à 3 000 $ les frais divers, dont environnementaux, que génère la construction de chaque automobile. Pour l'instant, ces frais sont absorbés par la collectivité et les générations à venir. "Ces coûts cachés devraient être taxés à l'acheteur d'une automobile et réinvestis dans le transport collectif", estimait-il, lors d'un débat tenu sur le sujet à l'Université Laval, le 6 février dernier.
Virage vert
M. Mercier croit qu'il faut prendre au Québec, comme partout en Occident, le virage des voitures plus vertes, mais surtout du transport collectif. Il faut donner l'exemple au reste du monde. "La bonne volonté ne suffira pas à tracer cette voie, met-il en garde. Les gouvernements devront faire preuve de courage en investissant massivement afin de rendre le transport collectif vraiment attrayant et confortable afin qu'il cesse d'être un mode de transport de pauvre.
Pour l'auteur de "Les Québécois au volant, c'est mortel", Richard Bergeron, l'industrie automobile nord-américaine a manqué de belles occasions, au cours des dernières décennies, de profiter des innovations technologiques pour construire des véhicules plus verts. "Au cours des 25 dernières années, la puissance moyenne en Amérique du Nord d'un véhicule est passée de 95 à 225 chevaux-vapeur. Tout ça pour faire de 0 km à 100 km en 6 secondes en 2006 contre 15 secondes en 1982. On n'a pas besoin de toute cette puissance!", clame-t-il.
Les véhicules d'aujourd'hui consomment en moyenne un litre d'essence aux 100 km de plus qu'en 1982. Pendant cette même période, les Européens ont profité des percées technologiques pour réduire leur consommation d'essence. Le parc automobile européen consomme environ deux fois moins d'essence aux 100 litres que le parc nord-américain. "La façon d'utiliser le véhicule compte aussi pour beaucoup, selon M. Bergeron. Pour un même véhicule, un Européen consommera en moyenne 1 200 litres d'essence de moins, en une année, parce qu'il le combine à d'autres modes de déplacement." Ces pistes doivent être explorées, à son avis, doublées d'une véritable politique de développement du transport collectif. Afin d'en faire un exemple rentable pour les économies en émergence avant qu'il ne soit trop tard.
"Ce ne sera pas facile dans la région de Québec où l'auto est trop confortable, convient-il. En effet, la région détient le plus grand nombre de kilomètres de route par habitant en Amérique du Nord. Les heures de pointe n'importunent pas encore les automobilistes d'ici comme ceux d'autres villes de taille semblable en occident." Le parc automobile de Québec, qui croit plus vite que sa démographie, depuis quelques années, tend à lui donner raison.
Un leurre
Marie-Hélène Vandersmissen, du département de géographie à l'Université Laval, prétend quant à elle que c'est un leurre de croire que l'automobile puisse être remplacée par le transport collectif à Québec. "L'automobile est là pour rester, allègue-t-elle. Le transport en commun n'est pas une solution applicable pour tous en toutes circonstances, dans tous les milieux. C'est dû, entre autres, à la densité de la population, aux conditions familiales ou aux horaires atypiques. L'avenir passe donc par une réglementation plus stricte, afin de forcer la construction de véhicules plus écologiques."