Générations: si Socrate m’était conté…
Je suis un «boomer». Un vrai; né en 1948. Je n’ai pas l’intention de m’en excuser. Mais ce débat débridé dans lequel nous sommes plongés depuis que l’Empire Québécor fait ses choux gras avec le sondage Léger Marketing sur les conflits entre les X et Y de ce monde et les baby-boomers me laisse complètement pantois.
C’est comme si on venait de découvrir le secret de la poudre de perlin-pin-pin. Non seulement on ravive la flamme de ces séculaires conflits intergénérationnels, mais voilà qu’on sombre dans un sensationnalisme du mauvais aloi. Dans leur ouvrage «L’entreprise de presse et le journaliste», Aurélien Leclerc et Jacques Guay plaidaient en 1991 que l’événement devait être sensationnel en lui-même pour qu’on lui accorde un tel traitement.
Or, les conflits intergénérationnels sont tout ce qu’il y a de plus récurent comme phénomène anthropologique. 400 ans avant J.-C., le grand Socrate écrivait : «Notre jeunesse est mal élevée. Elle se moque de l’autorité et n’a aucun respect pour les anciens… Nos enfants d’aujourd’hui ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce. Ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler…» ou encore, «nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans…».
Plus encore, les archéologues ont découvert dans les ruines de Babylone, inscrit sur une potiche d’argile datant de plus 3 000 ans, l’inscription suivante : «Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui seront incapables de maintenir notre culture».
Le boomer que je suis a souvent eu à souffrir les taquineries de sa mère qui prenait un malin plaisir à hausser le volume de la radio dès qu’un animateur faisait tourner un disque fort populaire au début des années 60 et qui disait ceci : «Ça rentre, ça sort, ça niaise partout; les soirs ça se couche tard pis ça mène des vies de fous… parlez-moi pas d’la jeunesse d’aujourd’hui…». En 1964, à l’école Jean-de-Brébeuf, j’ai même participé à un débat organisé par la Jeunesse étudiante catholique (JEC), sorte de go-gauche de l’Église traditionnelle, qui portait précisément sur les relations tendues entre les générations.
Ce qui excite ici n’est en fait que la confirmation que les changements sociaux ou culturels naissent dans la douleur. Depuis des siècles, chacun d’eux entraîne des affrontements entre générations. Pas de quoi s’exciter le poil des jambes.
Au contraire, ces confrontations sont salutaires. «Du choc des idées jaillit la lumière» affirme le dicton. Chaque génération s’impose et désire faire mieux que la précédente. Chaque génération est innovatrice et souhaite laisser en héritage, un monde meilleur. Elles y réussissent généralement assez bien. Certains changements peuvent être prématurés, d’autres en retard et d’autres mis de côté. Dans cette effervescence, il arrive inévitablement que des abus surviennent ou que des valeurs soient bafouées. Ceux qui suivent ont un devoir de continuité et de faire mieux en adaptant leur approche à leurs véritables besoins.
Au fond, ces conflits intergénérationnels sont aux sociétés ce que sont les crises d’affirmation qui perturbent les premières années d’adolescence. Tergiverser inlassablement sur une situation on ne peut plus normale équivaut à attiser le feu, à tourner le fer dans la plaie.
Le sondeur est tout à fait autorisé à mener une telle enquête. Son rôle est de scruter le comportement humain à l’égard des multiples facettes de la vie quotidienne, y compris le comportement d’une génération par rapport à l’autre. Le rôle du média est de rapporter les conclusions de l’étude et de les analyser correctement, le plus objectivement possible. Non pas d’en faire un «show» d’autant plus que l’étude ne fait que confirmer une situation qui remonte aux premiers jours de l’humanité.
Finalement, il faut placer cette ultramédiatisation dans le contexte où, attaqué de toute part et particulièrement par la diffusion grandissante d’informations via internet, les journaux sont à la recherche d’un contenu exclusif, de la première à la dernière page. Quebecor n’échappe pas à cette tendance et joue cette carte à fond, renforcé par la participation des autres constituantes de sa société. Ce qui fait dire à Michael Ringier, président du groupe de presse suisse Ringier : «l’avenir du journalisme passe par des idées plus que par des nouvelles. Les «news» ça ne vaut plus rien!»
Cette nouvelle réalité doit être gérée avec une grande rigueur chez les artisans de l’information et fait appel à un jugement plus pointu du lecteur. C’est en quoi, l’exploitation abusive du sondage Léger Marketing me chagrine profondément.
*N.B.: Merci à TVA pour les citations historiques entendues sur leurs ondes.
Marie Rodrigue
Commentaire mis en ligne le 10 septembre 2008Bonjour monsieur,
Je suis a la recherche de ce fameux disque 'parlez-moi pas de la jeunesse d'aujourd'hui'' comme mentionné dans votre texte.
si jamais quelqu'un a les paroles ou le disque de cette chanson, je désire les chanter a des jeunes.
Merci.
courriel rodrigue_735@hotmail.com