À quel moment au juste bascula la vie de maître Octave Legrand? Nul ne pourrait le certifier. En ce 24 décembre, il s’éveilla de même humeur, un sourire affable épinglé aux commissures des lèvres, une lueur bienveillante lustrant l’émail de ses prunelles. Il accomplit le rituel matinal sans bouleversement, lissa d’une main habile son complet trois-pièces suranné et ajusta le nœud papillon qui étranglait son cou. Comme à l’accoutumée, avant de quitter son domicile, Me Legrand jeta un œil dans le boudoir qu’il avait converti en chapelle au décès de sa maman, et s’assura que les lampions brûlaient toujours en son honneur, perpétuant ainsi le culte qu’il lui vouait. Ni photographie, ni bibelot, ni futilité d’aucune sorte n’ornaient la surface immaculée du mobilier massif et centenaire qui obscurcissait les pièces de sa maison. Ni chat, ni chien, ni canari, pas même un poisson rouge, ne peuplaient l’univers de maître Octave Legrand. Il menait une vie de solitaire avec feu sa maman pour unique compagnie.
Quand il surgit sur le seuil de sa demeure, la fraîche brise de l’hiver caressa son visage poupin. Dans un ciel de saphir nageait un soleil guilleret. Les gerbes de son éclatante lumière dansaient sur l’échine de l’horizon et sur la neige moutonnant le long des propriétés. Octave arpenta la rue Rouleau d’un pas allègre, heureux de constater combien les villageois le respectaient. Ils le tenaient en si haute estime, qu’à l’instant où ils l’apercevaient, ils lui cédaient le trottoir, traversant la rue sans oser rencontrer son regard. À l’église, on lui réservait sans faute un banc entier, et personne ne poussait son audace jusqu’à offrir de lui serrer la main. Oui, Octave Legrand pouvait s’estimer chanceux, aucun de ses amis ne se serait permis de le déranger chez lui, le soir ou le week-end. Par égard, ils passaient à la diable durant la journée dans son étude de notaire, et leur amitié et leur confiance étaient si absolues qu’ils lui confiaient volontiers leurs affaires et lui épargnaient les épanchements affectifs. Mais en ce 24 décembre, Octave chemina jusqu’à la rue Caron où il croisa le docteur Fédor Isanbaumgartner qui sortait de la pharmacie, l’air profondément préoccupé, ne le gratifiant que d’un hochement de menton.
Était-ce à cette seconde que chavira l’existence d’Octave ou plutôt à toutes celles où, infatigable, l’austère canne de la grabataire maman Legrand heurtait le parquet de sa chambre pour sommer son fils à son chevet? Était-ce l’instant où Octave franchit le chambranle de la pharmacie de madame Fang ou alors celui où expira enfin maman Legrand? Rien ne pourra jamais le confirmer, car Octave entra en collision avec la jeune Emma Debrowski. Coiffée comme un pétard, la figure striée de larmes, elle s’enfuit par la porte entrebâillée en lui balançant d’un ton affectueux un «Salut Octave!» Deux mots titanesques qui se frayèrent un chemin sous la carapace de gaieté factice de maître Legrand, le culbutant dans une bouillonnante cuve d’émotions. Il en fut tout étourdi, éperdu de tendresse, écoutant d’une oreille distraite l’harmonieux babil de l’aimable madame Fang. En quelques phrases mélodieuses, elle lui résuma que l’heure était grave : la petite Virginie Lelion, à peine âgée de neuf ans, frêle leucémique, avait déclaré à son père qu’elle ne survivrait pas à la nuit de Noël! Atterré, celui-ci lui jura que si cela pouvait la sauver, il lui décrocherait la lune… Il alerta le docteur Isanbaumgartner qui, après avoir ausculté l’enfant, conclut avec désespoir que nulle médication, nul traitement, n’avait le pouvoir de guérir les maux de l’âme…
La journée entière, maître Octave Legrand vaqua à ses occupations, l’esprit dissipé dans le lacis enchevêtré de ses pensées. Ainsi, il égara des dossiers, emmêla des documents et les noms de ses clients, décala son dîner d’une bonne heure et du coup, oublia tout à fait de ranimer les lampions dans la chapelle de feue maman Legrand! Quelque part, dans une région inaccessible du cerveau d’Octave, l’artiste qui sommeillait se mit à vibrer. Il ruminait les paroles de madame Fang, ourdissant un plan que pas un n’aurait deviné. Au cours de la soirée, il s’affaira à ranger divers objets dans une valise. Alors que les douze coups de minuit de l’église Saint-Aimé annonçaient la messe du Divin Enfant, maître Octave Legrand, armé de sa valise et d’un escabeau, se dirigea furtivement à l’adresse de Virginie Lelion. Il y resta longtemps, dehors, à la faveur de la noirceur, si longtemps, qu’au matin du 25 décembre il repartit en ambulance, à moitié gelé et quasi mort d’hypothermie.
Près de cinq cents personnes s’agglutinèrent devant la résidence de Virginie Lelion, sidérées, ébahies, extasiées et surtout honteuses… Car le miracle de l’amour s’était manifesté : sur les vitres de la chambre de la fillette, Octave avait peint, avec un réalisme époustouflant, une myriade d’étoiles qui chatoyaient dans un ciel indigo, alentour d’un gigantesque croissant de lune aux reflets argentés. Au travers des carreaux, on distinguait nettement la frimousse radieuse et émerveillée de Virginie Lelion, en chair et en os, bien vivante, derrière laquelle pleuraient sans retenue ses parents hébétés de bonheur.
Quand maître Octave Legrand rentra chez lui après son court séjour à l’hôpital, il se rendit à l’évidence : ses amis, ses clients, les villageois, bref, l’ensemble de la communauté avait cessé de lui témoigner les égards dus à son rang! Dès lors, ils ne traversaient plus la rue, ni ne lui cédaient le trottoir dès qu’ils l’apercevaient. Ils le dévisageaient effrontément, lui souriaient avec un aplomb désinvolte et le saluaient d’une voix sonore. À l’église, Octave avait peine à respirer tant il ne subsistait autour de lui aucun centimètre d’espace libre. On n’en finissait plus de l’embêter avec des poignées de main, des accolades, des embrassades. Désormais, le téléphone sonnait chez lui sans relâche et, à tout bout de champ, il lui fallait distribuer du café et des biscuits aux visiteurs qui encombraient son salon. La surface jadis immaculée du mobilier était jonchée de fleurs, de cadeaux, de bricolages d’enfants. Maintenant, des poissons rouges folâtraient dans un aquarium et, sur le perchoir d’une cage, pépiait un couple de pinsons. L’envahissement de la maison d’Octave par le monde et par la lumière prit une telle ampleur que, dans la foulée, disparut à jamais la chapelle de maman Legrand!
* (Ce conte est une gracieuseté de Nora Attala, de l'organisme Écritout:
www.ecritout.com)