NOËL: le mot ne vient pas du latin mais plutôt de l’arabe
Nombrilisme et œillères sont souvent de mauvais guides. Un petit exemple vient de me sauter aux yeux. J’étudie l’arabe avec une certaine persévérance (10 000 heures, dans le respect des trois lois que j’ai empruntées à la psychologie et à la neurologie, de l’apprentissage et pratique d’une langue), en particulier pour mieux connaître et établir des ponts avec le monde arabo-musulman. J’ai fait une découverte qui pourra amuser les curieux, spécialement en cette saison de Noël.
Les ouvrages consultés, grands, petits, historiques, encyclopédiques, disent tous la même chose. On verra que l’unanimité et le prestige des sources ne sont pas toujours une garantie de la qualité d’une affirmation. Le mot Noël n’est pas mentionné en Europe avant le douzième siècle. Il aurait commencé à s’employer durant l’été en Espagne (voisinage prolongé avec la civilisation arabe) comme expression de bons voeux. On écrit que le mot viendrait de l’évolution phonétique et modification vocalique de l’adjectif latin natalis (relatif à la naissance). Le « o » de Noël aurait résulté de la différentiation des deux phonèmes identiques « a » de natalis ; le tréma se serait ajouté pour marquer la séparation vocale des voyelles « o » et « e ». Et le pauvre « t », lui, comment et quand serait-il disparu ? Silence. Curieux effort explicatif. D’autant plus suspect que complexe et incomplet. Autre raison de douter de la neutralité de l’intention, pourquoi a-t-on tellement tenu à faire remonter le substantif Noël au qualificatif natalis plutôt que, plus naturellement, au substantif nativitas (naissance) ? N’aurait-on pas craint alors d’être obligé d’abandonner une origine chrétienne à laquelle on tenait. Objectif plaisant certainement mais contorsion mentale trop tortueuse pour être convaincante.
Je propose au lecteur une explication infiniment plus simple, plus ancienne, plus sûre. On sait en effet qu’en arabe, orthographe et vocalisation ont été fixées, pour ne plus changer, dès le début de l’Islam, au septième siècle. Par contre les langues européennes, issues de sources variées dont naturellement le latin et le grec mais aussi de nombreuses langues plus anciennes et obscures, n’ont cessé d’évoluer. Ce qui rend difficile le retraçage de l’origine d’un mot et de son sens. Pensons seulement à la fixation relativement récente des orthographes ainsi qu’à ces tendances encore plus récentes de simplification qui rendront plus difficile que jamais la filiation des mots. En arabe de telles difficultés sont absentes.
Que dit cette langue du mot Noël ? Tout dictionnaire un peu élaboré (le Assabil par exemple n’est pas le moins utile) expose avec grande précision le sens et les modulations syllabiques de la racine trilitère « n-ou-l ». Je fais grâce des caractères arabes dans lesquels le « ou » est représenté par une seule lettre. Voici, assis sur cette racine éternelle à trois lettres, l’énoncé de quelques mots et de leur signification :
● « na-ou-la » : donner, gratifier, offrir
● « na-ou-l » : don, faveur, bienfait
● « nou-oua-la » : cabane, hutte (gentil clin d’œil à la crèche de François d’Assise)
● « naa-oua-la » : présenter, tendre, offrir
On trouve associées à ces mots des variantes (par ajouts des préfixes « ma » et « ta » ainsi que des modulations « i » ou « a » de la semi-voyelle « ou ») comme dans:
● « ma-na-a-l » : obtention
● « ta-naa-oua-la » recevoir, prendre
On peut mentionner aussi des noms propres révélateurs :
● « ni-ii-l » : avantage, profit, Nil (un pays ne s’en considère-t-il pas être le don ?)
● « na-oua-l » : prénom féminin Naoual signifiant don, faveur
Il n’est pas nécessaire de s’étendre longuement sur le voisinage méditerranéen permanent ni sur la longue domination culturelle et scientifique du monde arabe sur le monde européen pour imaginer un transfert de mot et de sa signification. Un modeste pont serait-il ici jeté entre deux mondes si proches par la géographie mais si distants quand il s’agit de vivre ensemble.
Pr. Hubert Laforge, Ph.D., Québec