«La criminalisation du travail du sexe force les femmes à s’isoler, et ce sont la clandestinité et l’isolement qui les rendent vulnérables aux abus et à la violence. La criminalisation est un échec. Quand on se positionne pour la décriminalisation, il n’est pas question de morale. C’est la sécurité des femmes qu’on place en premier, point! Par rapport au travail du sexe, deux courants s’opposent. D’un côté, on voit la prostitution comme un mal en soi. Peu importe les circonstances, il faut absolument l’éliminer. D’un autre côté, on retrouve une approche plus pragmatique qui dit que ça peut être un métier dans certaines circonstances. Il faut essayer de sécuriser les travailleuses du sexe comme on peut», résume M. Corriveau.
L’enseignant et criminologue dénonce un mouvement moraliste qui domine présentement en ce qui a trait à la sexualité. D’une part, la sexualité dérange et on sépare difficilement sexualité et intimité, surtout pour les femmes. D’autre part, la population n’a pas entre les mains l’information nécessaire pour avoir un jugement éclairé.
«Il y a beaucoup d’incompréhension dans l’imaginaire des gens. Pour eux, décriminaliser c’est comme un open bar. Ça n’a rien à voir. Au Canada, on a déjà une kyrielle de lois dans le Code pénal qui permettent de protéger les femmes contre les abus, par exemple l’extorsion, la violence physique ou sexuelle.»
Le problème selon M. Corriveau, c’est que les articles du Code criminel traitant de prostitution s’appliquent essentiellement aux femmes. «92% des peines concernant la loi sur la sollicitation sont purgées par des femmes. Les statistiques montrent que ce sont les femmes qui payent alors qu’on invoque le souhait de les protéger», indique le spécialiste.
L’exemple de la Nouvelle-Zélande
Selon le criminologue, trois consensus existent déjà en matière de prostitution. D'abord, il importe de mieux protéger les travailleuses du sexe, ensuite les lois en vigueur pour contrer la prostitution sont un échec et, enfin, les lois actuelles nuisent aux femmes travailleuses du sexe puisque l’illégalité de leurs activités les empêche de porter plainte lorsqu’elles sont victimes d’abus ou de violence.
La solution préconisée par le spécialiste : le modèle néo-zélandais. Seul pays où la prostitution est complètement décriminalisée, la Nouvelle-Zélande a fait le choix de soumettre l’industrie du sexe aux mêmes règles de santé et de sécurité publique que les autres industries. «Ils se sont dit que la prostitution était là pour rester et ils se sont demandé comment faire pour protéger ceux qui travaillent dans ce milieu. C’est une approche de diminution des méfaits et de reconnaissance du travail du sexe», résume Patrice Corriveau.
«92% des peines concernant la loi sur la sollicitation sont purgées par des femmes. Les statistiques montrent que ce sont les femmes qui payent alors qu’on invoque le souhait de les protéger.» - Patrice Corriveau, professeur adjoint au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa
Perspectives
Si le criminologue d’Ottawa n’hésite pas à défendre haut et fort sa position, difficile de lui trouver un pendant local ici, à Québec. Questionné face à cette absence, M. Corriveau a rejeté la faute sur les pros-abolition. «Il y a beaucoup de désinformation. Le courant abolitionniste dispose d’un lobbying très fort, ils sont très organisés côté médias.»
Reste qu’avec un gouvernement conservateur au pouvoir, la décriminalisation de la prostitution n’est pas pour demain. Patrice Corriveau croit également que sa position n’est pas «politiquement vendeuse».
«À partir du moment où l’on va décider que l’objectif premier c’est la sécurité des femmes, ça va bouger. Je pense que le NPD, certains élus du Bloc Québécois et certains libéraux pourraient offrir une oreille attentive. Reste que c’est comme pour la décriminalisation de l’homosexualité. Ça a seulement pris du courage; il n’y a pas beaucoup de capital politique à gagner là. Côté sexualité, on a beau dire que la société est hypersexualisée, on est encore inconfortables avec ça. On reste très judéo-chrétien.
La violence et la prostitution en chiffres
-La dernière étude disponible sur la prostitution de rue au Canada indique qu’entre 1991 et 1995, 63 personnes connues pour se livrer à la prostitution ont été victimes de meurtre. De ce nombre, 60 étaient des femmes.
-Selon un rapport du Ministère de la Justice du Canada datant de 1996, les travailleuses du sexe qui exercent dans la rue risquent 60 à 120 fois plus que les autres travailleurs d’être agressés sévèrement ou tuées durant leur travail
La semaine prochaine : La prostitution, le plus vieux métier ou le plus vieux mensonge du monde?







